L’Europe espère passer l’hiver au chaud

le 04/10/2022 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

La fin du gaz russe imposera des économies pour ne pas vider les stocks et des alternatives pour pouvoir les remplir ensuite.

réglage du thermostat d’un radiateur
Des stocks de gaz pleins début décembre et un maintien des approvisionnements actuels de Norvège, d’Algérie et de GNL devraient théoriquement permettre de passer l’hiver à peu près sans encombre.
(© European Union)

C’est une une des questions majeures qui taraude l’Union européenne (UE) : pourra-t-elle passer l’hiver prochain sans arrêter ses usines si le gaz vient à manquer ? Les gouvernements affirment que oui grâce aux stocks accumulés très en avance cette année (88% des capacités au 1er octobre). L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a indiqué lundi que des mesures d’économie pourraient néanmoins être «cruciales» pour maintenir les stocks à des niveaux suffisants…

Concernant le stockage, 100% de stocks européens représentent à peine 27% de la consommation annuelle des pays membres de l’UE sur les deux exercices 2020 et 2021, soit 105 milliards de m3 (bcm, pour billion cubic meters) sur 390, en dépit d’une météo plutôt clémente et d’une économie alors au ralenti à cause du Covid. Lors d’un hiver normal, la consommation moyenne de gaz augmente de 30%, «d’environ 43 bcm par mois d’octobre à mars – au lieu de 25 bcm par mois d’avril à septembre», rappelle l’équipe d’économistes de Frederik Ducrozet chez Pictet WM. Ou entre 170 et 260 bcm selon que l’hiver dure plutôt quatre ou six mois, ce qui compliquerait fortement l’équation.

Concernant le réapprovisionnement, les flux de gaz russe ont déjà été réduits de 80% par rapport aux flux habituels, l’UE ne pouvant plus compter que sur des livraisons via les gazoducs ukrainiens et turcs depuis fin août, durablement avec la destruction définitive des pipeline Nord Stream 1 et 2 la semaine dernière. Cela représente à peine 0,6 bcm par semaine, au lieu de 2,95 bcm en 2021 selon les relevés Entso-G compilés par l’institut Bruegel (31 bcm par an au lieu 155 bcm par an).

Le tarissement du gaz russe a fait exploser les prix mondiaux depuis février et le début de la Guerre en Ukraine, mais aussi conduit les Européens à trouver d’autres sources : du gaz norvégien (+20% à plus de 2,6 bcm par semaine ou 135 bcm par an), du gaz algérien (0,65 bcm par semaine ou 34 bcm par an), et du gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des Etats-Unis ou du Qatar (2,8 bcm par semaine ou 146 bcm par an), qui ont «rerouté» leurs méthaniers – parfois après rachat de contrats longs avec des clients asiatiques au vu des prix européens – et plus que doublé leur approvisionnement européen cette année.

Le GNL comme variable d’ajustement

Cette diversification a permis de remplir les stocks à presque 90% fin septembre, rappelle l’AIE, tout en mettant en garde sur les conséquences d’une éventuelle coupure totale du gaz russe le 1er novembre, car l’approvisionnement en GNL fait l’objet d’une «compétition mondiale» accrue. En théorie, des stocks pleins début décembre et un maintien des approvisionnements actuels en provenance de Norvège (34 bcm sur trois mois), d’Algérie (8 bcm sur trois mois) et des producteurs de GNL (36 bcm sur trois mois) devraient permettre de passer l’hiver à peu près sans encombre. «Sans réduction de la demande de gaz et si l’approvisionnement russe est complètement coupé, les stockages seraient remplis à moins de 20% en février, en supposant un niveau élevé d’approvisionnement en GNL (…) et à près de 5% en cas de faible approvisionnement en GNL, poursuit l’AIE. Une diminution des stocks à de tels niveaux augmenterait le risque de rupture d’approvisionnement en cas de vague de froid tardive», insiste l’agence.

Pour conjurer ce scénario et maintenir les stocks à des niveaux adéquats même en cas de faibles flux de GNL, elle conseille une réduction de la demande hivernale de gaz : de 9% par rapport à la moyenne quinquennale pour rester au-dessus de 25% de stocks ; de 13% par rapport à la moyenne quinquennale pour rester au-dessus de 33%. L’objectif initial de la Commission européenne était de réduire la demande de 15% par rapport à la moyenne de cinq ans entre le 1er août 2022 et le 31 mars 2023, mais les dérogations obtenues par plusieurs Etats membres devraient la limiter à 10% (environ 30 bcm). «Dans ce scénario avec un hiver doux, le niveau de stockage atteindrait un creux de 17% en mars, pas loin de nécessiter un rationnement, car l’UE n’est pas une région homogène et entièrement interconnectée du point de vue du gaz, ce qui aurait des conséquences importantes pour l’industrie lourde et la croissance économique», poursuit Frederik Ducrozet, pour qui un hiver froid conduirait «à un épuisement complet des stocks d’ici à mars», avec un effet boule de neige et la fermeture d’industries non essentielles en amont.

Dans tous les cas, la question du réapprovisionnement des cuves pour l’hiver suivant risque de se poser, en se passant de quelque 60 bcm déjà importés de Russie cette année. L’UE souhaite augmenter ses capacités d’importation de GNL grâce à la livraison d’unités flottantes de regazéification (47 bcm en deux vagues) pour atteindre 180 bcm fin 2023, mais cela ne résoudra pas les problèmes si les terminaux de liquéfaction sont, comme souvent déjà, en pleine capacité dans les pays exportateurs. D’autant que l’Europe a bénéficié jusqu’à présent d’une moindre concurrence de la demande asiatique en raison du ralentissement économique en Chine.

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