La thèse de la grande rotation boursière reprend de la vigueur

le 16/11/2020 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

La promesse d'un vaccin a ravivé le débat, certains investisseurs misant sur une matérialisation assez rapide.

allocation sectorielle et géographique
La réallocation pourrait-elle bénéficier aux actions européennes régulièrement délaissées ?
(Photo Gerd Altmann/Pixabay)

Après l’élection américaine, l’annonce d’un possible vaccin contre le covid-19 a ravivé le sujet de la rotation sectorielle, qui avait été étouffé en janvier par la première vague de la pandémie, puis à nouveau mi-octobre par la deuxième vague… Jeudi dernier, Amundi a expliqué s'attendre à cette «grande rotation» vers les valeurs cycliques, délaissées depuis un moment au profit des valeurs de croissance. «La disponibilité d'un vaccin change la donne, et c'est en effet une information encourageante même si le développement technique et la distribution à grande échelle prendront du temps», explique le gestionnaire d'actifs, en se référant à la théorie monétaire moderne (MMT), qui part de l’idée que l’Etat a toute la latitude budgétaire imaginable tant que perdure la confiance dans sa monnaie. «C’est l’approche de certains membres parmi les plus progressistes du parti démocrate. Pourtant, malgré la force persistante du dollar, les politiques monétaires non conventionnelles actuelles motivent la recherche de substituts potentiels (comme l’or ou le bitcoin, ndlr)», remarque Axel Botte, stratégiste chez Ostrum.

Les scientifiques prédisent encore que l’on pourrait vivre d’ici au printemps les quatre mois les plus difficiles de la crise sanitaire, et les banquiers centraux ont confirmé, jeudi lors du forum organisé par la Banque centrale européenne (BCE), que la bonne nouvelle d'un vaccin efficace à moyen terme n’annule pas les risques dans l'immédiat. Tous s'attendent à une reprise lente et irrégulière de l’économie, et à des effets de la crise diffus dans le temps, grâce aux actions budgétaires, mais conséquents en termes de faillites et de pertes d’emplois…

Les taux américains, qui avaient bondi de plus de 15 points de base jusqu’à 0,97% après la journée de lundi, sont d’ailleurs retombés jusqu’à 0,87% vendredi matin, même si cela reste au-dessus de leur niveau d’une semaine avant.

Fin des cycles ?

Est-ce déjà l’heure d’une rotation majeure sur les actions ? «L’annonce de Pfizer a déclenché une rotation ‘vicieuse’ loin des systèmes valeurs défensives ou de croissance (…). Cela a permis aux indices européens de récupérer une partie de leur sous-performance relative en glissement annuel», notent les analystes de Barclays évoquant le mouvement le plus violent sur un jour entre MSCI Europe Value et MSCI Europe Growth depuis 2008, ce qui leur fait douter de nouvelles allocations de long terme. «Depuis dix ans, on vit régulièrement des rebonds sur la ‘value’, souvent très courts et liés à la coupure des positions ‘short’», rappelle Axel Botte. Ce qui ne semble pas avoir été complètement le cas lundi et mardi en France (voir par ailleurs).

Il reste de la marge entre les deux segments, avec encore des valorisations moyennes (PER) plus de 2 fois supérieure sur la «croissance»… «Les bénéfices attendus pour 2021 devraient s’améliorer aux Etats-Unis, et peut-être en Europe, mais pour éviter ces ‘stop-and-go’ sur les cycliques, il faudrait un retour à la normale sur l’économie et sur l’inflation. La perspective d’un vaccin peut faire évoluer tout ça, mais cette normalisation reste prématurée voire impossible pour certains pans de l’économie», poursuit Axel Botte. «Les actions ‘value’ étaient déjà ‘à terre’ avant la pandémie : cette crise sanitaire a probablement détruit du potentiel de croissance à long terme, ce qui devrait encore favoriser le style ‘growth’ post-crise», estime Tangi Le Liboux, stratégiste chez Aurel BGC, évoquant des cycles économiques (et des taux d’intérêt) lissés par les interventions de banques centrales.

Les gestions d’actifs européennes restent d’ailleurs très surexposées «croissance» et très sous-exposées «value», note Emmanuel Cau, directeur des stratégies Equity Europe chez Barclays : «La question de savoir si les investisseurs ont suffisamment confiance pour commencer à construire de nouvelles positions sur ces actions ‘mal aimées’ malgré des incertitudes. Sur la base de nos conversations récentes, nous sentons une majorité plus inquiète de rater ce virage ‘value’ si davantage de bonnes nouvelles surviennent que d’être déçue en cas de mauvaises nouvelles», poursuit-il en évoquant des vues optimistes à moyen terme.

La rotation pourrait-elle être géographique avec un retour sur les actions européennes régulièrement délaissées ? «Alors que les indices américains restent la référence pour leur profondeur sur les valeurs de croissance, les indices européens demeurent trop exposés au secteur bancaire, affaibli par des taux bas depuis bien plus longtemps qu’aux Etats-Unis et donc plus sensible à la remontée prévisible des prêts non performants (NPL), analyse Axel Botte. Et l’économie des pays du Sud est aussi trop dépendante de secteurs comme le tourisme ou l’aéronautique, qui vont subir des pertes défintives et auront besoin d’une période de transition.» L’économiste rappelle que les investisseurs pourraient trouver dans le crédit une autre manière de jouer ces secteurs à court terme plutôt que de viser le moyen ou long terme via les actions.

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