La hausse des salaires peut-elle accélérer en 2022 ?

le 26/05/2022 L'AGEFI Hebdo

Selon Stéphane Deo, directeur stratégie de marchés chez Ostrum AM, toutes les conditions sont réunies pour une forte hausse des salaires dès cette année. A l'inverse, Patrick Artus, conseiller économique chez Natixis, anticipe une économie très différente en 2023 par rapport à 2022.

La hausse des salaires peut-elle accélérer en 2022 ?
Stéphane Deo (photo gauche), directeur stratégie de marchés chez Ostrum AM et Patrick Artus (photo droite), conseiller économique, Natixis.
(rea)

Pour Stéphane Deo, les salaires en zone euro pourraient augmenter de 4% fin 2022

A l’heure où nous écrivons, les exemples d’entreprises dans la zone euro qui augmentent les salaires se multiplient. Mais force est de constater qu’il n’existe pas encore un mouvement généralisé de progression des rémunérations. Les derniers chiffres disponibles publiés par Eurostat sont même médiocres, avec, à la fin de l’année dernière, une augmentation de 1,5 % seulement en glissement annuel. Un chiffre qui reste raisonnable et qui est en ligne avec la tendance des dernières années.

La question principale néanmoins est de savoir si les rémunérations vont accélérer dans le futur. Il nous semble que les conditions sont réunies pour qu’une telle accélération se mette en place. Pour comprendre la dynamique des salaires, il faut se poser trois questions.

Premièrement, se demander qui a le pouvoir de négociation. Le taux de chômage en zone euro, à 7,1 % fin 2021, est au plus bas depuis plus de trente ans (les données sont disponibles depuis 1990). De même, un nombre record d’entreprises disent ne pas pouvoir produire plus car elles ne peuvent pas embaucher alors que ce facteur n’avait jamais vraiment été limitant en Europe par le passé. L’exemple français est intéressant, avec 65 % des entreprises industrielles qui disent avoir du mal à embaucher. Très clairement, le pouvoir de négociation est en train de passer de l’employeur vers l’employé.

Deuxième question à se poser : le niveau des anticipations d’inflation des ménages. Certes, ceux-ci sont très mauvais pour prédire l’inflation, leurs attentes constituent un signal d’une fiabilité plus que discutable sur les évolutions futures. Mais le sujet n’est pas là : ces mêmes anticipations, vraies ou fausses, rentrent dans le processus de négociation et contribuent à conditionner la formation des salaires futurs. A l’heure actuelle, la perception de l’inflation est proche des plus hauts historiques après avoir rebondi très fortement à la sortie de la crise du Covid. Là aussi les temps changent, et ce facteur devrait également gonfler les demandes des salariés.

Dernière question à se poser : la capacité des entreprises à effectivement payer des augmentations salariales. Dans leur ensemble, elles ont restauré leurs marges à un niveau proche de la période pré-crise. C’est le cas pour les grandes entreprises cotées, mais aussi de manière plus générale. Là aussi, l’enquête de la Commission européenne est pertinente, elle montre que très peu d’entreprises à l’heure actuelle sont confrontées à des problèmes financiers. Une observation confirmée par le fait que le taux de faillite des entreprises reste bas et que l’évolution des créances douteuses pour les banques est également faible. De manière générale, les entreprises sont plutôt dans une santé correcte. Elles sont donc en mesure d’absorber, au moins en partie, des pressions salariales.

Les trois éléments convergent vers l’idée que les conditions sont réunies pour une augmentation des salaires dans un avenir proche. Pour être plus précis, un modèle économétrique utilisant ces variables conduit à anticiper une progression des salaires de l’ordre de 4% en zone euro à la fin de cette année. C’est un chiffre qui n’est pas extravagant et qui reste insuffisant pour compenser la hausse des prix. Il se place dans la fourchette haute des mouvements historiques depuis l’introduction de l’euro.

Il faut enfin souligner un point souvent sous-estimé. On parle beaucoup de rigidité du marché du travail en Europe en général et en France en particulier. Dans le cas de la France, il y avait près de 25,9 millions d’emplois salariés à la fin de l’année dernière d’après l’Insee. Il y a eu aussi 4,61 millions de déclarations d’embauches en CDI sur les douze derniers mois d’après l’Urssaf. Il y a donc 17 % des emplois qui changent chaque année, sans parler des CDD et contrats intérimaires pour lesquels le taux de rotation est beaucoup plus élevé. C’est beaucoup. C’est aussi autant de salaires renégociés chaque année.


Pour Patrick Artus les hausses de salaires auront surtout lieu en 2023

L’économie française et l’économie européenne auront, en 2023, des caractéristiques différentes de celles de 2022, ce qui va venir essentiellement de la dynamique des salaires.

Cette année, le choc inflationniste, venant d’abord de la déformation de la structure de la demande depuis la guerre en Ukraine, est apparu dans toute sa force après que les négociations salariales ont eu lieu. La très forte progression de la consommation de biens (informatique, équipement de la maison...) par rapport à la consommation de services, à partir de 2020, a conduit à une première tension sur les marchés de l’énergie, des autres matières premières, du transport, des semi-conducteurs. Cette tension a été renforcée par l’embargo sur les matières premières russes.

En conséquence, l’inflation va probablement atteindre 8% dans la zone euro au début de l’été 2022, 5,5 % en France seulement grâce au bouclier tarifaire sur l’énergie. Mais les négociations salariales pour 2022 avaient eu lieu fin 2021, à un moment où on pensait que la poussée d’inflation ne serait que transitoire, et que l’inflation serait revenue à 2% à la fin de 2022.

En conséquence, les hausses de salaires négociées aboutissent à une hausse des salaires pour 2022 de 3%, aussi bien en France que dans la zone euro – c’est ce que montre l’analyse de l’ensemble des accords salariaux sectoriels. Et dans l’Hexagone, cela inclut le fait que le Smic, indexé sur l’indice des prix spécifique aux ménages modestes, augmente de près de 6% ; les autres salaires augmentent donc beaucoup moins (autour de 2 %).

Il est peu probable que des négociations salariales soient renouvelées avant la fin de l’année. Cela implique qu’en 2022, la perte de pouvoir d’achat des salariés va être très importante (5 % en moyenne dans la zone euro, 2,5 % en France) et que l’activité va être affaiblie avec le recul de la consommation des ménages, qui vont devoir réduire leurs consommations « non essentielles ».

Mais les salariés vont ensuite demander un rattrapage de leur pouvoir d’achat : il faut s’attendre à des augmentations de salaires négociées pour 2023 beaucoup plus élevées que pour 2022. IG Metall en Allemagne commence la négociation avec une demande de hausse de 8,2 %. En France, on peut s’attendre à des demandes de 5 % à 6 %. Au rattrapage du pouvoir d’achat va s’ajouter le fait que l’inflation prévue pour 2023 restera élevée : 3,5 % probablement au moins.

L’inflation salariale va donc rester faible en 2022 en France et en Europe. Cela peut se voir au fait que l’inflation totale est élevée alors que l’inflation sous-jacente – hors énergie et alimentation, qui est un bon indicateur de l’inflation salariale reste assez faible (voir le graphique). Mais en 2023, la hausse beaucoup plus rapide des salaires va faire monter nettement l’inflation sous-jacente ; l’inflation va devenir sous-jacente et structurelle.

La faiblesse des hausses de salaires en 2022 par rapport à l’inflation implique que l’économie s’affaiblit en raison du recul du pouvoir d’achat et de la consommation. En 2023, le pouvoir d’achat va s’améliorer, mais les hausses rapides des salaires vont faire reculer les marges bénéficiaires des entreprises, et il faut s’attendre à ce qu’un affaiblissement de l’investissement des entreprises se substitue à celui de la consommation des ménages. C’est probablement un mécanisme qui est mal appréhendé par la Banque centrale européenne (BCE) et les marchés financiers : la transformation de l’inflation due aux matières premières en 2022 en inflation salariale en 2023.

Cette prolongation de l’inflation rend très improbable la stratégie de « soft landing » défendue par la BCE : une petite hausse de taux d’intérêt suffirait pour faire chuter l’inflation sans affecter gravement l’activité ou les finances publiques. Mais si l’inflation est transmise de 2022 à 2023 par la réaction des salaires, une petite hausse des taux d’intérêt sera très insuffisante pour ramener l’inflation de la zone euro au voisinage de l’objectif d’inflation.

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