L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

De la stabilité financière

le 11/03/2010 L'AGEFI Hebdo

La revue de la Banque de France consacrée à la stabilité financière présente, sous une apparence austère, le plus grand intérêt pour qui s’intéresse à l’un des éléments déterminants de nos collectivités : la confiance. Un esprit espiègle pourrait considérer que ces volumes de travaux doctes manquent de l’essentiel : la vie. Il ne saurait pas si bien dire. Car les sciences de la vie, et plus particulièrement l’écologie, ont bien des choses à énoncer en matière de résilience des systèmes, c’est-à-dire de sécurité et de stabilité des organismes vivants. En cette année de la biodiversité, comment ne pas être tenté de faire un détour de leur côté ? En trois propositions, leurs enseignements nous interpellent :

- c’est la pluralité des organisations qui assure la pérennité d’un système ;

- un système est d’autant plus résilient qu’il n’est pas trop spécialisé, pas trop performant ;

- un système qui n’a pas de limites, dans des circonstances favorables, acquiert puissance et taille, mais disparaît très vite quand il devient non soutenable par son milieu.

Que dire de ces enseignements dans le domaine bancaire et financier ? Que dire, sinon constater leur actualité manifeste, interroger leur pertinence, et signaler les oppositions directes entre les règles, les normes et les dogmes en vigueur, et ces règles de la vie ?

Sens des limites, d’abord. Un établissement bancaire qui grandit sans limites, chacun en convient désormais, met l’ensemble de l’environnement économique en danger, ce qui n’empêche en rien les mouvements de concentration de se poursuivre. Ceux qui savent très bien travailler pour leurs clients, sur un territoire, et pour ces opérations ne savent pas le faire pour d’autres, ailleurs, selon d’autres règles et dans d’autres relations ; la notion de marché pertinent vaut aussi en banque. Il est plus dérangeant d’appliquer le même raisonnement aux valorisations d’actifs et à la montée des cours de Bourse, ou encore à l’endettement global, public et privé. Si la règle de la réversibilité s’applique, le renversement de la tendance longue devenue pour nous évidence signifie mise à l’épreuve de toutes nos certitudes et de toutes les organisations qui les portent.

Danger de l’hyperspécialisation, comme de l’hyperperformance ensuite. Le règne animal, le règne végétal, fournissent tous les exemples de ces êtres tellement perfectionnés, tellement spécialisés que le moindre changement de leur environnement et des conditions uniques qui leur ont permis de se développer, les détruit sans recours, là où des espèces plus frustes, plus généralistes, plus attrape-tout, survivent par l’adaptation. Les dinosaures ont disparu, les mammifères leur ont survécu. L’enseignement vaut pour les activités financières, il vaut pour les banques, et notamment pour le modèle de la banque universelle, dit parfois modèle de la banque tout terrain, il vaut pour toutes les entreprises. Pour toutes, le culte de l’hyperperformance, de l’hyperspécialisation suppose une formidable constance des règles du jeu et une stabilité de l’environnement très rarement atteinte.

Est-il bien raisonnable de compter sur des circonstances aussi favorables à l’entreprise privée dans un monde qui redécouvre l’histoire, la géographie et la puissance ? Appliquée à la banque, la question prend une autre dimension. Est-il raisonnable d’entendre les dirigeants de la première banque française s’excuser de ne pas retrouver tout de suite des niveaux de RoE (retour sur capitaux propres, NDLR) de 20 %, d’autres attendre des facilités consenties par les banques centrales les heureuses retrouvailles avec des niveaux de revenu et de rémunération indécents par rapport au sort de l’immense majorité de la population salariée hors banque et finance ?

Diversité enfin. Les systèmes vivants durent en raison de la diversité des organismes qui y cohabitent, entrent en compétition, se battent, se fécondent. C’est la diversité des groupes qui fait la résilience de l’ensemble, sa capacité à subir des chocs externes, sa faculté à s’adapter. Au moment où les règles et les normes étendent l’empire désolé de la conformité, au moment où les errements passés, du Crédit Lyonnais à Kerviel, suscitent chez le contrôleur le vertige de l’uniformité, il faut s’en souvenir : c’est la coexistence dans le même milieu d’organismes hyperrégulés et d’autres moins régulés, d’organismes hyperperformants et d’autres plus soucieux de durer, de bêtes de course et de bêtes de trait, qui permet la survie de l’ensemble. 2012, année de la coopération ; qui attend des banques coopératives autre chose que de grands discours sur les valeurs, autre chose qui pourrait être le retrait de la cote, la liquidation d’aventures étrangères ou de diversifications hasardeuses, et le renvoi de ceux qui ont oublié leurs racines et leur mission à leurs chères études universitaires, ou à leur très haute idée d’eux-mêmes ?

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