L'analyse de... Florence Legros, professeur à l'Université Paris Dauphine

Six mauvaises idées pour la réforme des retraites

le 25/02/2010 L'AGEFI Hebdo

Comme dans tous les grands débats de société, la réforme promise des retraites n’échappe ni aux poncifs ni aux idées toutes faites. En voici quelques exemples :

1-Compter sur la croissance. Il y a 25 ans, il y avait trois actifs pour un retraité ; aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un et demi, et un seul d’ici à deux décennies. L’allongement de l’espérance de vie et l’arrivée toujours massive des retraités nés durant le baby-boom sont les raisons de la montée en charge du nombre de retraités. Si la croissance a pour effet de réduire le chômage et, corrélativement, de rendre plus acceptables une augmentation des cotisations et un allongement de la durée d’activité nécessaire à l’obtention du taux plein, elle a pour corollaire malencontreux de réduire le pouvoir d’achat des retraites indexées sur l’inflation et non sur les salaires.

2-Augmenter les cotisations dans une période de croissance faible. Soit cette idée repose sur les salaires bruts (via les cotisations à la charge des employeurs) et alors l’augmentation pèse sur le marché du travail et donc accroît le taux de chômage, soit elle pèse sur les salaires nets (par le biais des cotisations à la charge des salariés) et donc sur le pouvoir d’achat des salariés. Plus, elle risque de créer une désincitation au travail si les salariés la ressentent comme une augmentation d’impôts, ce qui est le cas si le rendement attendu des régimes de retraites est jugé trop faible.

3-Reformater les régimes de retraites en pensant qu’ils vont s’équilibrer eux-mêmes. La neutralité actuarielle quelquefois prônée via la mise en place de comptes notionnels ou régimes par points, qui égalisent les droits à la retraite sur toute leur durée de perception attendue - donc en tenant compte de l’espérance de vie - à la somme des cotisations payées, revêt un aspect incitatif au travail puisque chaque période travaillée et donc cotisée compte. C’est toutefois se leurrer que penser qu’un tel système, n’aboutissant qu’à des équilibres de « comptes » par générations, induirait un équilibre du régime puisque la balance d’un régime en répartition dépend de l’équilibre relatif entre actifs et retraités, soit un équilibre intergénérationnel.

4-Croire que la justice sociale découlera d’une meilleure prise en compte des espérances de vie par catégories socio-professionnelles. Il est souvent avancé que les différentiels d’espérances de vie entre catégories devraient se retrouver dans les paramètres des régimes de retraite. En moyenne, ces disparités existent ; pour autant, il s’agit bien de moyennes et les variances intracatégorielles sont plus élevées que les variances intercatégorielles. Rechercher l’équilibre via la prise en compte des espérances de vie conduirait rapidement à une segmentation de plus en plus fine de la population et donc à des systèmes individuels peu compatibles avec la notion d’assurance sociale.

5-Croire que le passage massif des baby-boomers à la retraite aura pour conséquence mécanique une diminution du taux de chômage. Ce recul massif et rapide du taux de chômage, qui signifierait purement et simplement la stabilité des besoins en emplois de l’économie, est plus que discutable. C’est la raison pour laquelle les simulations effectuées lors de la réforme de 2003 n’ont pas été réalisées. Même si l’on ne pouvait imaginer à l’époque le choc de la crise financière des années récentes, les simulations montraient assez clairement le faible impact de la baisse du chômage sur l’équilibre des retraites. En outre, compter sur la baisse du chômage pour basculer une partie des cotisations du régime d’assurance chômage vers le régime de retraite était plus qu’un pari risqué. Aujourd’hui encore, on montre aisément qu’un différentiel d’un point de chômage peut, dans le cas favorable, permettre la capitalisation des excédents transitoires de l’assurance chômage et assurer le financement des régimes sur les quarante prochaines années ou, dans le cas défavorable, déboucher sur un besoin de financement très significatif à l’horizon d’une vingtaine d’années.

6-Augmenter la durée de cotisation sans accompagner cette augmentation par des mesures sur le marché du travail. S’il est clair que le débat sur la retraite à 60 ans n’a aucun sens puisqu’une retraite à taux plein à 60 ans signifie concrètement avoir travaillé 40 ans sans interruption d’aucune sorte à partir de l’âge de 20 ans et qu’une telle « cible » est de plus en plus rarement atteinte, il est clair également qu’une augmentation à 62 ou 63 ans assortie d’une durée minimale de 42 ans de cotisation sans augmentation des taux d’activité au-delà de 55 ans n’aurait aucun sens et n’aurait pour corollaire qu’une baisse des pensions pour ceux qui n’auraient pas cumulé les précieuses annuités. Il faut clairement mettre fin aux préretraites, inciter les seniors au retour à l’emploi et les accompagner sérieusement.

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