L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Si les marchés n'existaient pas...

le 27/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Il faudrait les inventer. Bien sûr. Et comme ils existent, il suffit d’écouter ce qu’ils nous disent. Ils nous disent que la Grèce est trop endettée, comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie ou la France. On peut ne pas aimer, trouver la voix trop forte, mais on ne peut dire ni que c’est faux, ni que l’on est surpris. Cela fait des années que l’on voit durer et grossir nos déficits publics et que l’on ne s’étonne pas de la capacité de ces fameux « marchés » à acheter nos obligations. Dans ces moments-là, on les aime beaucoup, on leur parle, on les cajole, on leur fait des promesses. Et autant le dire, on est assez surpris de leur côté bonhomme, de leur bonne volonté, de la confiance qu’ils accordent. Ils acceptent les promesses sur la réduction du déficit… dans les prochaines années ; sur les économies budgétaires que l’on fera bientôt… promis juré ; et sur la croissance qui va repartir dans quelques trimestres… sous l’effet de l’attraction asiatique (par exemple).

Les « bons marchés », ce sont ceux qui achètent les promesses et les obligations qui vont avec. Les « mauvais marchés », ce sont ceux qui demandent des comptes à propos des « obligations » qui supposent que l’on respecte les… obligations.

C’est bien pourquoi on essaie, encore et toujours, de gagner du temps par rapport à la fameuse « dictature des marchés ». L’Europe va engager un potentiel de 750 milliards d’euros - avec le soutien du Fonds monétaire international (FMI) -, pour empêcher toute attaque en règle des pays de la zone euro. De la dette pour réduire la dette ? En réalité pour réduire la pression, gagner, ainsi, du temps et se donner, aussi, du temps pour rebondir.

Mais rebondir, en Grèce comme ailleurs, ce n’est pas seulement économiser sur les dépenses d’aujourd’hui pour payer la dette d’hier, c’est se donner les moyens de payer demain… c’est-à-dire de croître. Tous les mots que l’on entend comme « rigueur », « assainissement », « diète », « régime », en essayant absolument de trouver celui qui fait le moins peur, passent à côté de la réalité : pour avancer, il faut d’un côté réduire de façon structurelle les dépenses publiques et, d’un autre, soutenir la croissance économique privée. Réforme publique, croissance privée : voilà la bonne façon de bien avancer.

Mais la réforme publique ne s’improvise pas : on voit qu’elle se fait ici à tâtons, par touches. La RGPP (Réforme générale des politiques publiques) a sans doute permis d’économiser 7 milliards d’euros en brut - mais la moitié en net selon la Cour des comptes. Les ventes d’immeubles ici, les économies là… vont dans le bon sens. Mais évidemment pas assez, c’est d’économies structurelles qu’il s’agit - la réduction des fonctions ou du nombre de départements, des arrêts d’activités, des réformes plus structurelles pour une administration plus simple, plus moderne, sans papier - sans oublier ce que l’Europe doit nous permettre de faire. En même temps, la réforme des retraites est indispensable. Les experts nous disent que c’est compliqué, d’autres qu’il faut expliquer et attendre, d’autres encore qu’il faut que « d’autres » payent. Mais la fiscalité n’est pas « la » solution, et les paramètres de l’équation sont bien connus : travailler plus longtemps, cotiser plus, percevoir moins, compléter alors par des corrections fiscales, avec des suppléments par capitalisation. Le tout doit se faire dans la transparence, en combinant ces facteurs. Il s’agit, à la fois, de « refaire la retraite » et de « faire sa retraite ».

Surtout, les fameux marchés, « toujours aux aguets », vont regarder ce qui est fait pour soutenir l’activité. Ils savent que la croissance potentielle a beaucoup baissé avec la crise. Avec un peu plus de 1 % de croissance, c’est elle qui est le vrai problème.

C’est donc aujourd’hui qu’il faut travailler à accroître notre niveau de production, alias notre compétitivité. Et pour cela, il ne suffit pas de repousser l’âge de la retraite ou de revoir les fameuses 35 heures, il faut aussi encourager la prise de risque, la création d’entreprise, l’embauche. Il faut fusionner les contrats de travail et établir, dès le début, les conditions de séparation à l’amiable. Même chose pour tous ces statuts d’entreprises, où tout le monde se perd. Nos règles se fractionnent - pour devenir coûteuses, incompréhensibles, inefficaces, désespérantes. C’est donc, aujourd’hui, le moment pour prendre des décisions dites « courageuses », car elles se font sous la pression de ces fameux marchés. Marchés qui, s’ils n’existaient pas…

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