Pays développés, des industries en rémission

le 11/11/2010 L'AGEFI Hebdo

Le taux d’utilisation des capacités de production américaines et européennes reste bas. Les pressions sur les marges pourraient s’accroître.

Les secteurs manufacturiers européen et américain se sont-ils remis de l’écroulement brutal de la production industrielle il y a deux ans, consécutif au coup d’arrêt des échanges commerciaux mondiaux ? Pas tout à fait, selon les économistes.

Après avoir touché le fond, l’industrie s’est ranimée. Elle a même été l’un des premiers domaines de l’économie mondiale à sortir la tête de l’eau. Pour mémoire, les indicateurs de confiance se sont ressaisis rapidement et le climat des affaires du secteur manufacturier de la zone euro a dépassé les 50 au milieu de l’été 2009, peu de temps après celui des Etats-Unis. Depuis, les carnets de commandes se sont étoffés et la reconstitution des stocks semble être proche de son terme. A première vue, la situation semble s’être normalisée. Mais attention aux effets d’optique. Confrontée au ralentissement de la croissance des pays émergents qui ont joué un rôle clé dans la reprise de l’activité, « l’industrie des pays développés entre maintenant dans une phase de convalescence. Elle doit encore cicatriser des stigmates de la récession », avertit Denis Ferrand, directeur général et directeur de la conjoncture de Coe-Rexecode.

Surcapacités

En dépit d’un rattrapage rapide, l’activité industrielle de la plupart des pays développés demeure inférieure à celle d’avant-crise. En zone euro, par exemple, le niveau de production industrielle atteint actuellement ne correspond qu’à celui de 2004. Il est encore loin du point haut relevé au cours du premier semestre 2008. « L’outil de production qui date de 2008 n’est plus calibré au niveau d’activité actuelle, estime Denis Ferrand. Nous sommes en surcapacité industrielle. » Autre donnée qui conforte cette hypothèse, les taux d’utilisation des capacités de production (TUC) des Etats-Unis et de la zone euro demeurent bien en deçà de leurs niveaux historiques, hormis en Allemagne (lire l’entretien). Celui de la France, par exemple, est de 77 % à comparer à une moyenne de 86,1 % entre 1976 et 2007, quand le TUC américain n’est que de 74,7 %. « Ces chiffres traduisent l’état des tensions au sein de l’appareil productif et de l’économie », remarque Philippe Waechter, directeur de la recherche économique de Natixis Asset Management. L’évolution du TUC suit toujours avec un temps de latence, certes, la trajectoire du PIB européen ou américain. « C’est une bonne mesure. En ce moment, elle reflète le manque de vitalité de l’activité », ajoute l’économiste.

Sous-investissement

Ces statistiques des TUC, qui proviennent d’enquêtes et d’estimations, doivent « être analysées avec prudence », fait toutefois observer Hélène Baron, chef économiste d’AllianzGI Investments Europe, ajoutant que « celles-ci sont limitées aux secteurs des biens en perte de vitesse, et qui ne représentent guère l’ensemble de l’économie américaine ». Autre carence, les organismes statistiques ne répertorient qu’approximativement les destructions d’usines obsolètes. Christian Parisot, responsable de la recherche économique chez Aurel BGC, relève qu’Intel ou Texas décrivent des TUC supérieurs à ceux des séries diffusées par la Réserve fédérale : « En réalité, les fabricants des secteurs technologiques ont renouvelé leur matériel vétuste. Les chefs d’entreprise européens parlent aussi d’un retour à la moyenne en termes d’utilisation de capacités. »

A l’inverse, une zone du monde où le surinvestissement industriel ne fait aucun doute est la Chine. La capacité chinoise installée représenterait déjà cinq ans de demande potentielle couverte. Globalement, au niveau mondial, « nous sommes en excédents de capacités de production », récapitule Christian Parisot. Ceux-ci sont concentrés sur quelques secteurs comme la chimie. De plus, le risque est de voir les TUC qui ne se sont pas encore redressés s’améliorer, non en raison du manque d’activité, assure Philippe Waechter, mais « parce que la tendance au sous-investissement s’installe et rend les capacités devenues trop obsolètes inutilisables... ».

Une hypothèse à envisager. Aux Etats-Unis, le taux d’investissement net est au plus bas depuis 1950. Un tel écart prendra du temps à se résorber.

Le rattrapage technique dans ce domaine, qui s’est enclenché au début de l’année, s’atténue déjà. Après un bond de 17,2 % au cours du deuxième trimestre 2010, l’investissement des entreprises américaines a crû à un rythme de 9,7 % au troisième trimestre. « L’attentisme est de mise », constate Christian Parisot. La croissance des investissements est freinée par l’incertitude des sociétés quant à l’ampleur de la future demande adressée. De fait, les investissements de remplacements prévalent toujours sur ceux de capacités.

Risques d’érosion des marges

Cette phase de transition va-t-elle durer encore longtemps ? Selon Guillaume Guidoni, économiste d’AllianzGI Investments Europe, « le cycle des investissements reprendra progressivement mais durablement ». Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les entreprises ont reconstitué leur capacité d’autofinancement, même si cette observation vaut moins pour la France que pour l’Allemagne ou l’Italie par exemple. En outre, « les valorisations financières sont supérieures aux montants à investir pour financer le capital », argumente Hélène Baron. Ensuite, les banques sont moins restrictives et les taux d’intérêt long terme très bas permettent de bénéficier de conditions de financements attrayantes. « La situation se normalise », remarque Philippe Waechter. Pour la première fois en deux ans, fait savoir la Banque de France dans son enquête auprès des banques sur la distribution du crédit de septembre, « les besoins de financement liés à la reprise des investissements l’emportent sur les effets opposés des compressions de stocks et de la moindre fréquence des restructurations de dette ». Un signal fort. Les comportements des différents agents économiques, redevenus plus classiques, retrouvent de la cohérence. Un point d’interrogation demeure toutefois. La dynamique de progression des profits pourrait faiblir. Comme les logiques de réduction des coûts ont été poussées à l’extrême, la croissance des bénéfices dépendra surtout de l’évolution des ventes. Les marges pourraient donc se tendre. Ce phénomène « risque de limiter les objectifs d’investissements », analyse Philippe Waechter.

Le renchérissement des prix des matières premières, qui pousse les prix à la production à la hausse, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, n’y est pas étrangère. Tous les industriels ne peuvent pas répercuter l’augmentation de ces coûts dans les prix des produits finis vendus aux consommateurs. Dans l’ensemble, les prix de ventes et les prix à la consommation demeurent relativement stables des deux côtés de l’Atlantique. « C’est un cercle vicieux », commente Guillaume Guidoni. Les pressions sur les marges, lorsqu’elles ne peuvent pas être compensées par des gains de productivité, risquent de conduire à des baisses de salaires. Celles-ci pénalisent à leur tour le pouvoir d’achat et limitent, par ricochet, la possibilité d’accroître les prix adressés aux ménages préoccupés par la réduction de leurs dépenses. « La désinflation se poursuivra dans les douze prochains mois, prédit ainsi l’économiste. La montée des cours des matières premières peut devenir un facteur de récession. »

Le problème est que l’un des effets pervers possibles du nouveau programme d’injections de liquidités de la Réserve fédérale, destiné à combattre les anticipations déflationnistes, est de provoquer l’apparition de bulles sur les marchés et notamment de matières premières. « C’est un jeu de billard multibande », commente Philippe Waechter. Quoi qu’il en soit, sa mise en œuvre ne devrait pas avoir d’impact important direct sur l’activité industrielle. Selon les calculs d’Hélène Baron, « un achat par la Fed de 1.000 milliards d’obligations du Trésor ne conduirait qu’à 0,6 point de croissance du PIB supplémentaire pour une année ». Une autre inconnue qui pourrait restreindre les perspectives d’expansion des marges de production est la volatilité des taux de changes. « Des mouvements trop brutaux pénalisent le tissu de PME soumis à rude épreuve pour calibrer leurs plans de ventes », rappelle Christian Parisot. L’avenir de l’industrie est plus empreint de sérénité qu’il y a deux ans. Mais il est encore loin de ressembler à un long fleuve tranquille.

A lire aussi