En quête de crédibilité, l'Espagne vise l'austérité

le 20/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Le programme d’économies budgétaires est sévèrement renforcé. Les réformes du marché du travail et du système financier tardent à se concrétiser.

La volte-face radicale opérée par le chef du gouvernement José Luis Rodriguez Zapatero le 12 mai dernier a surpris jusqu’à ceux qui lui réclamaient un tel virage depuis près de deux ans. Une semaine à peine après avoir martelé qu’il ne toucherait pas aux « droits sociaux », le chef du gouvernement espagnol a expliqué aux députés et à la nation qu’il fallait encore trouver 15 milliards d’économies supplémentaires après les 5 milliards d’économies budgétaires annoncés en février.

La solution ? L’austérité. Cet « effort considérable » intervient après des semaines haletantes qui ont placé la zone euro en grande difficulté et projeté l’Espagne dans la ligne de mire d’investisseurs de plus en plus inquiets devant des déséquilibres reconnus par José Luis Zapatero lui-même depuis la tribune du Congreso : « Il s’agit de 11,2 % de déficit et de 20 % de taux de chômage. » La semaine précédente, les rendements des titres publics (la dette publique est relativement faible à 55 % du PIB), s’étaient envolés, le 10 ans creusant rapidement son spread avec le Bund Allemand.

Coupes budgétaires

Sur un ton austère rompant avec son habituel optimisme, José Luis Zapatero a annoncé une mesure historique : la première baisse de salaires imposée aux fonctionnaires depuis la naissance de la démocratie en 1978.

La fonction publique va accuser un recul de 5 % des salaires en moyenne à partir de juillet prochain. Les salaires seront ensuite gelés en 2011. Autre bombe : le gel des retraites dès l’année prochaine, à l’exception des plus démunis. Le gouvernement prévoit aussi réduire de 6 milliards d’euros les investissements publics et d’économiser dans d’autres lignes budgétaires. Objectif : Ramener le déficit public à 6 % dès 2011.

Les augmentations d’impôts annoncées à la rentrée dernière - la hausse des taux de la TVA de 16 % à 18 % et de 7 % à 8 % à partir de juillet ainsi que la suppression de l’abattement de 400 euros pour tous les contribuables - n’ont pas encore été ressenties par les Espagnols et les nouvelles économies annoncées en février portaient sur le fonctionnement de l’administration. Mais cette fois, les mesures supplémentaires ont secoué les syndicats qui ont convoqué des mobilisations de fonctionnaires début mai et laissent planer la possibilité d’une grève générale. « Avec la garantie d’un emploi à vie alors que 4,5 millions de personnes sont au chômage, ils risquent d’avoir du mal à convaincre l’opinion publique », analyse l’économiste en chef d’Intermoney, José Carlos Diez, qui se réjouit de la « bonne surprise » de ce discours après deux semaines de flottement. La mesure lance un puissant signal au secteur privé, selon lui, en faveur d’un gel salarial qui devrait durer au-delà de 2010. « Pour un pays comme l’Espagne qui doit exporter et qui ne peut pas dévaluer, cette décision est un moindre mal. »

D’autres observateurs se montrent moins satisfaits. « Ces mesures montrent que quand on ne prend pas de décisions, d’autres nous forcent à les prendre », s’agace José García Montalvo, professeur d’économie à l’université Pompeu Fabra de Barcelone, avant de critiquer la « précipitation » avec laquelle elles ont été concoctées. Une urgence qui s’explique, insiste le gouvernement, par les fortes tensions qui ont agité l’Union monétaire début mai.

Craintes autour de la dette

Les nouvelles mesures d’austérité et surtout l’annonce du plan de stabilisation de la zone euro ont immédiatement détendu la pression qui pesait sur le dette souveraine espagnole et son risque pays. Le spread des obligations espagnoles avec le Bund allemand est ainsi passé en l’espace d’un week-end d’un record de 180 points de base à 97,5 points après l’annonce des nouveaux plans européens puis des mesures de rigueur de l’Espagne. Une trêve après des semaines de doutes sur la possible contagion de la situation grecque aux pays du sud.

«L’Espagne n’est pas la Grèce», s’essoufflaient pourtant à répéter les économistes, mêmes les plus critiques jusqu’à la veille de l’annonce du plan européen. « La dette espagnole est très bien gérée depuis dix ans alors que les Grecs ont triché », soulignait ainsi Ian Begg, professeur à l’Institut européen de la London School of Economics. La Commission européenne a revu à la baisse, début mai, ses prévisions pour annoncer que l’Espagne ne devrait destiner « que » 2,2 % de son PIB à rembourser les intérêts de la dette publique cette année. Une dette dont les investisseurs sont en majorité Espagnols, avec seulement 46 %

d’investisseurs étrangers (dans leur grande majorité de la zone euro).

« Cela permet un financement plus stable car les investisseurs domestiques sont souvent moins rétifs au risque pays », remarque Pablo Guijarro, économiste d’Analistas Financieros Internacionales. Ancien économiste principal du FMI au moment de la crise argentine et aujourd’hui professeur à l’IE Business School, Fernando Fernandez est plus sceptique. « Les investisseurs nationaux sont tout aussi volatils que les étrangers, affirme-t-il. Et il est surtout inquiétant de constater qu’une grande partie du système financier espagnol est fortement exposé à la dette espagnole. » La première banque, Banco Santander, détenait ainsi 27,7 milliards d’euros en dette souveraine en 2009 et sa principale concurrente, BBVA, 20,3 milliards. En tout, les principales banques et caisses espagnoles ont investi à hauteur de 86,3 milliards en 2009.

L’agence Moody’s prévenait pour sa part, début mai, que « si l’inquiétude sur le système bancaire du pays ou sur la Grèce contamine le profil de la dette souveraine, cela pourrait accentuer l’urgence de la recapitalisation des banques. Or, le gouvernement pourrait alors avoir plus de difficultés à accéder aux marchés, ou du moins à un coût bien plus élevé ». Cette menace s’est toutefois en partie dissipée, selon José Carlos Diez, avec le programme d’achat de titres de dette publique lancé par la BCE en même temps que le plan de stabilisation de la zone euro.

Réformer le marché du travail

Les prochaines émissions du Trésor espagnol, qui compte émettre cette année 97 milliards de bonds et d’obligations pour faire face aux tombées et aux nouveaux besoins de financement, seront l’occasion de vérifier si la détente sur les marchés s’est réellement installée.

« Le problème espagnol réside avant tout dans la dette privée », s’inquiète Fernando Fernandez. Les ménages et les entreprises sont endettées à hauteur de 228 % du PIB, selon Barclays Capital. « La dette privée inquiétait au début de la crise mais un processus spontané de désendettement s’est depuis engagé », rassure pourtant Pablo Guijarro. L’épargne des ménages a atteint en 2009 son niveau le plus haut depuis 2000 avec 18,8 % selon l’Institut National des Statistiques, soit près de six points de plus en un an.

Les analystes s’accordent pour dire que l’on « a gagné du temps mais que des réformes restent à faire ». Après six trimestres de baisse consécutive, le PIB espagnol a affiché son premier résultat tout juste positif début 2010 avec 0,1 %. La Commission européenne prévoit une évolution négative du PIB de 0,4 % cette année qui pourrait revenir en territoire positif en 2011, à 0,8 %.

« La réforme du marché du travail est la plus nécessaire des modifications structurelles. Elle est indispensable pour réduire le chômage qui représente un part importante du déficit public », soulignait récemment le gouverneur de la Banque d’Espagne, Francisco Fernández Ordóñez. En 2009, les indemnités chômage ont ainsi coûté 30 milliards d’euros, soit 3 % du PIB. Il y a plus d’un an, une centaine d’économistes dénonçaient dans un manifeste un marché de l’emploi où près de 30 % des salariés étaient sous contrat à durée déterminée avant la crise, contre environ 15 % en moyenne dans l’Union européenne, et où la rigidité de la négociation salariale pousse à un ajustement des coûts par l’emploi en période difficile. Devant les députés le 12 mai, José Luis Rodriguez Zapatero s’est engagé à conclure très rapidement « le processus de réforme du marché du travail ». Mais les syndicats, refroidis par les mesures d’austérité, pourraient être plus réticents à négocier.

Reste à savoir quel secteur pourra remplacer la branche du bâtiment qui a représenté jusqu’à 15 % du PIB en plein boom immobilier. «Ce rééquilibrage macroéconomique à venir est vraiment spécifique à l’Espagne», souligne Ian Begg.

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