Des émetteurs mis à l’écart des fonds monétaires

le 07/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Le recours aux agences de notation pourrait priver plusieurs entreprises d’un financement à court terme bon marché.

La régulation financière est encore trop dépendante des agences de notation, déplore-t-on dans certaines instances internationales. Reste qu’il semble difficile de se passer de leurs services. Le Fonds monétaire international (FMI) recommande bien dans son rapport semestriel sur la stabilité financière « de supprimer ou de remplacer les références aux notations dans les lois et la réglementation, et de décourager leur utilisation mécanique dans les contrats, y compris dans les politiques d’investissement des gestionnaires d’actifs ». Quant au Conseil de stabilité financière, il doit faire des propositions en ce sens au G20 des ministres des Finances en octobre.

Mais les habitudes sont têtues. Le Comité européen des régulateurs de marché de valeurs mobilières (CESR) a récemment consacré le rôle des notations sur le marché monétaire. Selon ses recommandations publiées en mai, que l’Autorité des marchés financiers doit bientôt transposer dans ses règlements, les gérants de fonds monétaires ne pourront plus investir que dans des titres notés A2/P2/F2 et plus, ou « d’une qualité équivalente » s’ils ne sont pas notés, à partir du 1er

 juillet 2011, avec une période transitoire jusqu’au 31 décembre pour les fonds créés plus tôt (lire l’entretien). En revanche, ils seront autorisés à acheter tous les titres souverains de la catégorie investment grade.

Résultat, les émetteurs les moins bien notés, en majorité des corporates, risquent de ne plus avoir accès aux fonds monétaires (voir le tableau ci-contre). « Il est dommage d’évacuer les A3/P3 d’un coup de crayon alors que les gérants pourront conserver des emprunts souverains de notation similaire et même des titres non cotés, estime Hervé Labbé, trésorier de France Télécom et vice-président de la commission placements de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE). Seuls les OPCVM plus risqués pourraient accepter d’acheter ces papiers en exigeant une rentabilité supérieure, ce qui risque de diminuer les volumes émis. »

Cap sur l’obligataire

La plupart des fonds monétaires écartent déjà les papiers trop « lourds ». En juin 2006, Nexans a vu sa note abaissée par Standard & Poor’s de A3 à B. Depuis, le groupe n’émet plus de billets de trésorerie. « A l’époque, le marché ne voulait déjà plus de papiers notés B, explique Christian Velten-Jameson, directeur du financement de Nexans, qui représente chaque année un programme d’émission, au cas où le marché se rouvrirait. Pendant la crise, nous n’avons pas souffert d’un manque de liquidités car nous avons allongé la maturité moyenne de notre dette, tout en restant très liquides. Au 30 juin 2010, nous avions 793 millions d’euros de liquidités au bilan. »

Certes, depuis la crise, les entreprises ont réduit leurs émissions à court terme au profit des obligations pour ne pas se retrouver à court de liquidités en cas de fermeture du marché. Plusieurs d’entre elles continuent néanmoins à émettre des billets de trésorerie. Le distributeur de matériel électrique Rexel, noté B/B/NP, en a récemment émis pour 38 millions d’euros, à un taux moyen Euribor + 40 points de base (pb), contre un coût marginal de 170 pb pour ses lignes de crédit syndiqué. « Notre volonté est d’en émettre plus car c’est le mode de financement le moins cher, indique Jean-François Deiss, directeur du financement de la trésorerie. Nous allons continuer à augmenter nos émissions au cours des prochains mois. Nous misons sur l’amélioration de notre notation court terme et allons diversifier notre panel d’investisseurs. D’ailleurs, nous émettons déjà sur des petits fonds non monétaires. »

Les entreprises qui n’arriveront pas à améliorer leur notation pourraient simplement arrêter de se faire noter. « Dans ce cas, les sociétés de gestion devront faire un travail de recherche plus approfondi, ce qui coûtera plus cher aux émetteurs », affirme un vendeur de papiers court terme. Les bannis du marché pourront aussi se tourner vers d’autres investisseurs comme les fonds obligataires, les compagnies d’assurances ou les gestions privées, et vers d’autres sources de financement comme la titrisation et le crédit bancaire. Ces solutions sont toutefois plus chères que le recours aux fonds monétaires.

L’orientation du CESR est « peu favorable à un bon financement des entreprises » et « risque de conduire à une concentration du risque émetteur dans les portefeuilles », déplore l’Association française de la gestion financière (AFG). « Il est étonnant que des organisations privées deviennent le bras séculier du régulateur, dit Eric Pagniez, délégué général adjoint de l’AFG. Les gérants d’OPCVM monétaires savent dans quoi ils investissent, les notations ne doivent être qu’un outil parmi d’autres à leur disposition. » La plupart des fonds monétaires disent déjà respecter les règles européennes, qui doivent définitivement entrer en vigueur le 31 décembre 2011. Le temps pour les entreprises menacées de repenser leur financement à court terme.

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