Les économies avancées reculent rapidement

le 06/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Moins touchés par la crise, les pays émergents ont nettement accru leurs parts de marché dans l’industrie mondiale et le commerce international.

Faut-il encore parler de pays industrialisés ? La récession qui les a affectés et continuent de les affecter durement n’est pas sans conséquences sur le poids relatif des pays de la zone OCDE dans le commerce mondial et dans la production industrielle planétaire. Moins touchés jusqu’à présent par la crise, les pays émergents, et en tout premier lieu l’Asie, ont glané des parts de marché industrielles et commerciales au détriment des pays dits industrialisés, Etats-Unis, Japon et Europe.

Sur la base de statistiques de janvier 2010 comparées à la situation de juillet 2008, l’assureur-crédit Euler Hermès a calculé que les pays avancés (entendus comme la zone OCDE hors Turquie, Mexique, Corée et pays d’Europe centrale) étaient très loin d’avoir récupéré de la récession. La production industrielle de ce groupe de pays se situe 10,8 % sous son niveau d’avant-crise et les échanges commerciaux en volume 13 % en dessous de mi-2008 (22 % en valeur). Les pays émergents s’en sortent nettement mieux, surtout l’Asie avec une production industrielle en progression de 16 % et un commerce en hausse de 2 %. « Les niveaux d’activité actuels des pays dits industrialisées les ramènent plusieurs années en arrière, à l’image de la production industrielle de la zone euro revenue à son niveau de 1999 », commente Karine Berger, chef économiste d’Euler Hermès.

Dans le domaine des échanges commerciaux, le constat de l’OCDE pour les seuls pays du G7 est encore plus alarmant. « En volume comme en valeur, les échanges entre ces pays demeurent bien en deçà des niveaux pré-crise de mi-2008 », indiquaient tout récemment les économistes du Château de la muette. « En dépit de l’amélioration des échanges constatée depuis février dernier, les exportations comme les importations en valeur des pays du G7 restent plus de 20 % en dessous des niveaux d’avant la crise. » L’OMC (Organisation mondiale du commerce) estime néanmoins que sur sa trajectoire actuelle et sans nouvel incident de parcours pour l’activité économique, le commerce mondial pourrait croître de 9,5 % cette année ; 7,5 % pour les pays développés et 11 % pour les économies émergentes. Reste que ce sursaut succéderait à la chute monumentale de l’année 2009 (jusqu’a -25 % en volume pour le Japon ou -14,8 % pour l’Union européenne).

Bascule

Recul des pays développés, croissance des pays émergents ; le découplage est presque parfait après deux ans de crise économique. Une bascule industrielle et commerciale a eu lieu au profit des seconds qui pèsent désormais d’un poids égal à celui des pays de l’OCDE dans le commerce mondial. Les émergents ont même mis à profit la récession de 2009 pour prendre les devants en ce qui concerne la production industrielle (52 % contre 48 %, voir le graphique page 14), souligne l’analyse d’Euler Hermès. Parmi les secteurs, l’exemple le plus frappant est celui de l’automobile : les constructeurs de la zone OCDE ont perdu 11 points de parts de marché en deux ans. Un mouvement logique de la mondialisation dont une des caractéristiques majeures est la désindustrialisation progressive des pays d’Amérique du Nord et d’Europe au profit des grands émergents. Selon les fiches pays établies par Natixis, le secteur industriel entre pour 49 % dans le PIB de la Chine (46 % en 2000), alors qu’il baisse avec régularité dans les pays développés : 30 % du PIB allemand, 29 % en Espagne, 27 % en Italie, 26 % au Japon, 25 % au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, jusqu’à passer sous les 20 % aux Etats-Unis et en France.

Reste à savoir si cette tectonique récente du commerce et de l’industrie est d’ordre conjoncturel, liée à la récession du moment, ou d’ordre structurel, c’est-à-dire établie une fois pour toutes ? C’est un mouvement de fond qui fera de la Chine la première économie du monde vers 2025, assure Karine Berger. « Les évolutions récentes sont plus conjoncturelles que structurelles. Le rééquilibrage de la croissance mondiale va prendre du temps et n’aura pas lieu avant une dizaine d’années », analyse pour sa part Christian Parisot, chef économiste d’Aurel BGC : « Ce que nous voyons actuellement, c’est l’effet des plans de relance, en Europe et aux Etats-Unis, mais aussi en Chine ou au Brésil dont profitent d’ailleurs des pays développés comme le Japon ou l’Allemagne. » Pour l’économiste, il faut garder à l’esprit que l’économie chinoise demeure pour une large part « une usine tournevis à vocation exportatrice. Le rebond actuel est essentiellement technique et ne pourra pas se prolonger si les pays développés ne prennent pas le relais et ne renouent pas avec une croissance plus tonique. Nous pensons que les taux de croissance des pays émergents vont ralentir. Il est probable que la hausse du PIB chinois de 12 % au premier trimestre constitue un point haut ». Il n’empêche qu’un pays comme le Brésil a d’ores et déjà retrouvé un niveau de production légèrement supérieur à celui d’avant-crise. « C’est un des rares pays à avoir effacé la crise et à avoir retrouvé son taux d’utilisation des capacités de production de moyen-long terme », souligne Christian Parisot.

A proximité des débouchés

C’est avec l’éclatement de la bulle des nouvelles technologies que la désindustrialisation des pays développés est apparue, explique Sylvain Broyer, économiste de Natixis. « A l’origine, les entreprises cherchaient à délocaliser leurs unités de production pour bénéficier de coûts salariaux les plus bas possibles. Mais maintenant, de plus en plus de grands manufacturiers se rendent compte que la demande n’est plus là où ils se trouvent. Les délocalisations ont pour objectif de se rapprocher des débouchés. » Quant au commerce mondial, « il faut savoir qu’il est composé à 60 % d’échanges intrabranches ou interentreprises. Cela résulte de l’éclatement de la production et donc de la nécessité de réunir la chaîne des valeurs », poursuit Sylvain Broyer. Il suffit de jeter un œil sur le turnover des containers dans les vingt principaux ports du monde pour se faire une idée précise des flux d’échanges. Aux trois premières places figurent Hong-Kong, Singapour et Shanghai. Vers le fond du classement se trouvent les ports européens de Rotterdam, Hambourg et Brême. Et en vingtième position se trouve New York, dont le trafic équivaut à 20 % de celui de Hong-Kong.

La poursuite des délocalisations des pays avancés n’a jusqu’à présent suscité aucune réaction protectionniste, hormis quelques désaccords sans grande conséquence. L’OMC elle-même semble s’en étonner : « Un point positif l’an dernier a été l’absence de hausse importante des barrières douanières en réponse à la crise. » Mais, prévient l’organisation, « il est probable que le chômage va demeurer élevé tout au long de 2010 dans de nombreux pays. Et un chômage persistant peut intensifier les pressions protectionnistes ».

La fin, prévisible et souhaitée par beaucoup, des politiques de soutien budgétaire et de stimuli monétaire, accompagnée d’un désendettement des ménages - notamment aux Etats-Unis - et d’une explosion des dettes des Etats, risque de détériorer un peu plus la situation des pays développés. Cette fois, il n’est pas acquis que les pays émergents en profiteront pour s’octroyer des parts de marché supplémentaires. 

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