Le double défi de l’économie chinoise

le 21/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Les priorités vont au soutien des revenus des ménages et à la gestion de l’impact du ralentissement des économies développées.

L’économie chinoise est-elle en train de s’essouffler ? Le taux de croissance du PIB de 10,3 % en rythme annualisé au deuxième trimestre est désormais estimé à 9,5 % pour le troisième trimestre 2010 par les autorités chinoises. Les derniers indicateurs avancés publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) traduisent la perspective d’un infléchissement de cycle : l’indicateur composite avancé de la Chine pour le mois d’août a diminué de 0,4 point à 101,3. Après une croissance anticipée du produit intérieur brut (PIB) de 10,5 % pour 2010 par le Fonds Monétaire International (FMI), la croissance devrait être comprise entre 9 et 10 % en 2011 estime pour sa part Bei Xu, économiste à Natixis, « étant donné le contexte global incertain d’aujourd’hui ».

Le centre du monde

Ces anticipations de ralentissement suscitent des inquiètudes. Pour reprendre les propos du président de la Banque mondiale, Robert Bruce Zoellick : « La croissance de la Chine est une force très importante dans la reprise économique mondiale. » Sa santé est devenue un tel enjeu que les économistes occidentaux ont même suivi avec attention le déroulement de la réunion plénière annuelle du Comité central du Parti communiste chinois qui s’est tenue du 15 au 18 octobre, l’occasion de discuter aussi de propositions destinées à la construction du prochain plan quinquennal pour la période allant de 2011 à 2015.

Pourtant, l’enjeu de cette session était surtout politique, à l’approche de la fin des mandats du président Hu Jintao et du Premier ministre Wen Jiabao en 2013. Le moment décisif sera plutôt décembre, lorsque le groupe en charge des questions économiques au sein du Conseil d’Etat se réunira, comme chaque année, pour fixer les orientations économiques de l’année suivante. « C’est le Conseil d’Etat qui a le véritable pouvoir décisionnaire en la matière », explique Bei Xu. Ses propositions concorderont avec l’objectif prioritaire du gouvernement « d’assurer la stabilité sociale et de délivrer, par conséquent, un taux de croissance minimum ».

Stabilité sociale prioritaire

Depuis 2008, le gouvernement a lancé plusieurs réformes concernant, entre autres, le secteur de la santé et de la pharmacie, reflétant une prise de conscience de Pékin sur la nécessité de « mieux prendre soin de son peuple », selon Yi Tang, directeur général d’Edmond de Rothschild Asset Management Hong-Kong, et « d’une redistribution des revenus plus équitable qu’auparavant ». Plus récemment, la construction de quelque trois millions de logements publics pour les habitants à revenus modestes a été décidée. Si l’ensemble de ces initiatives produisent les effets escomptés par les autorités, le PIB par tête, qui n’est encore que de 4.000 dollars par an, devrait croître et, par ricochet, la consommation privée devrait augmenter.

Est-ce à dire pour autant que le poids de la consommation dans le PIB, qui correspondrait aujourd’hui à 36 % du PIB (lire l’entretien), puisse rapidement dépasser le poids des investissements ? Rien n’est moins sûr. Selon les calculs de l’économiste de Natixis, pour que la part de la consommation gagne 4 points de pourcentage en cinq ans, il faudrait que les ménages consomment à un rythme qui soit 3 points de pourcentage supérieur à la croissance du PIB en moyenne annuelle, c’est-à-dire que la consommation progresse de 12 à 13 % en 2011. Du jamais-vu. « Ce serait déjà bien qu’elle augmente au même rythme que le PIB  », remarque Bei Xu qui ajoute que « la volonté évidente de rééquilibrer la structure de l’économie ne prend pas la forme d’un changement radical ».

Quoi qu’il en soit, à plus court terme, la Banque populaire de Chine, la banque centrale, surveille de près l’évolution de l’inflation afin d’éviter qu’elle ne vienne jouer les trouble-fêtes en ponctionnant le pouvoir d’achat des ménages. C’est pourquoi, récemment, l’institution a relevé momentanément le coefficient des réserves obligatoires de six grandes banques.

L’observation d’un fort rattrapage des salaires ne fait pas craindre de conséquences inflationnistes. « C’est un facteur favorable à la consommation », rappelle Allan Conway, responsable du pôle actions émergentes chez Schroders. Cette remise à niveau qui ne touche pas, loin s’en faut, tous les salariés chinois est en particulier intervenue dans les PME exportatrices au sud et à l’est de la Chine. « La tendance est saine, juge Yi Tang. Ces décisions d’augmenter des salaires sont justifiées par l’amélioration des fondamentaux des entreprises. »

D’ailleurs, certains atouts du secteur privé ne sont plus à prouver. Guillaume de Corbiac, gérant actions pays émergents chez Axa IM, qui tente de repérer au plus tôt les entrepreneurs de talents qui seront capables de racheter ou de prendre des participations dans leurs concurrents à l’international, comme Geely Automobile avec Volvo ou Fosun Group dans le Club Méditerranée, estime qu’il existe dans l’Empire du Milieu « un vivier de choc ! »

Il n’en demeure pas moins qu’avec la nouvelle réforme de couverture sociale, les salariés qui choisissent d’être couverts reçoivent un salaire amputé des cotisations nécessaires. « A court terme, la mise en place de cette réforme peut ne pas accroître le revenu disponible de certains ménages », constate Bei Xu. En outre, ceux-ci sont rognés par la hausse importante des prix alimentaires (voir le graphique) et par l’augmentation forte de ceux de certains services telle la restauration, pénalisée par la montée des prix des terrains et de l’immobilier.

Le rééquilibrage du revenu par tête n’est pas la seule préoccupation des autorités chinoises. L’impact du ralentissement des économies développées est une contrainte supplémentaire à gérer. Tout d’abord, le manque de robustesse de leur demande externe pourrait limiter la dynamique des volumes d’exportations chinoises même si, depuis la fin des années 90, ceux-ci sont de plus en plus alimentés par la demande intrinsèque des autres pays émergents, également en plein rattrapage. « L’émergence de pôles d’échanges locaux contribue aussi à cette vitalité », ajoute Hervé Lievore, stratégiste chez Axa IM.

L’extérieur, source d’inquiétudes

Autre phénomène susceptible de limiter l’effet d’un fléchissement du monde occidental, « l’export vers les pays émergents, acheteurs de machines outils ou de biens d’équipement, rapporte plus que les ventes de produits de biens de consommation américain ou européen », constate Yi Tang.

Le tassement de la reprise à l’extérieur du pays, qui ne limite donc pas toutes les marges de manœuvre de progression de l’activité, constitue toutefois un risque supplémentaire que les autorités chinoises regardent avec attention. Un ensemble d’éléments structurels et conjoncturels qui ne favorise guère les discussions en faveur d’une forte appréciation du yuan et d’une seule traite. Un tel mouvement serait inopportun. « Tout est prévu pour que la monnaie s’apprécie et soit convertible avant 2020, lorsque le grand centre financier de Shanghai sera lancé », indique Yi Tang. Cependant, vu le contexte, il n’y a guère urgence à la laisser filer.

En attendant, les paris des investisseurs sur l’appréciation du yuan favorisent les entrées de capitaux et expliquent en grande partie le fait que les réserves de change ont atteint un nouveau record fin septembre avec un total de 2.648 milliards de dollars, après avoir augmenté de 194 milliards au cours de l’été. « Ce mouvement pourrait se poursuivre », commente Bei Xu, d’autant plus que la seconde phase d’assouplissement quantitatif prévue par la Réserve Fédérale américaine risque d’augmenter encore l’anticipation à la dépréciation du billet vert.

Tandis que chacun défend ses propres intérêts, les tensions sur les changes et les contrôles des capitaux s’intensifient, au risque de gaspiller des points de croissance cruciaux.

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