La dépréciation de l’euro aide à sortir de la récession

le 13/05/2010 L'AGEFI Hebdo

L’optimisme débridé des industriels devrait se concrétiser dans les chiffres du PIB du deuxième trimestre.

Que voient les industriels européens dans leur longue vue que le reste de la population ne perçoit toujours pas ? A les en croire, la reprise de l’activité est en marche depuis le début de l’année. En Allemagne, la confiance des industriels reflétée par l’indice PMI (Purchase Managers Index) des directeurs d’achat a atteint en mars son plus haut niveau jamais observé depuis que la série existe, soit 1996.

Dans son bulletin d’avril, la Banque centrale européenne (BCE) a elle-même confirmé que l’industrie était le véritable moteur de la reprise, bien plus que dans les précédents épisodes de sortie de crise. A quoi attribuer cette confiance sans borne ? Dans quelle mesure cette reprise industrielle sera-t-elle à même de se transmettre au reste de l’économie ?

Dans la zone euro, les industriels dénotent avec l’arrivée du printemps le plus fort regain d’activité depuis 2006. Basé sur l’approvisionnement et les commandes des entreprises et réputé pour sa traditionnelle forte corrélation avec la production industrielle, l’indice PMI des directeurs d’achat s’est élevé en avril à 57,6, après 56,6 en mars, enregistrant sa septième hausse consécutive mensuelle au-dessus de 50, niveau au-dessus duquel l’activité progresse.

Cette embellie se retrouve dans l’ensemble des indicateurs de confiance : l’indice IFO en Allemagne - au plus haut depuis mai 2008 - ainsi que les enquêtes menées par la Commission européenne décèlent tous une exceptionnelle recrudescence des achats et des commandes industrielles. Cet optimisme est partagé par tous les pays : l’indice PMI espagnol n’a pas à rougir face à ses voisins européens puisqu’il signale pour le deuxième mois consécutif une reprise de l’activité, alimentée par un fort rebond des commandes.

Miracle ou mirage ?

Au vu des niveaux atteints, le rythme d’augmentation de la production manufacturière serait « proche des deux chiffres », anticipe Markit, éditeur de cet indice. Une accélération qui ne saute pas aussi clairement aux yeux dans les données en dur de la production industrielle.

D’un mois sur l’autre, l’activité industrielle affiche des performances toujours très modestes, parfois encore négatives comme dans le cas de l’Allemagne en février, où selon Jean-Louis Mourier, économiste d’Aurel BCG, « la production industrielle pourrait même peser sur le PIB du premier trimestre ». Alors, miracle ou mirage ? « Il y a pour le moment déconnexion entre les enquêtes de conjoncture qui décrivent un très fort rebond et les statistiques d’activité qui demeurent assez décevantes », constate Olivier Gasnier, économiste de Société Générale CIB.

Pour l’analyste, compte tenu de l’effondrement sans précédent subi par la production en 2008 et 2009, les industriels seraient victimes d’une perte de repères. « Du coup, une simple amélioration est amplifiée dans les enquêtes. » En zone euro, la production industrielle a certes rebondi de 5 % par rapport à son point bas d’avril 2009, mais elle reste 15 % en dessous de son point de départ. Il est vrai que l’on revient de très loin : en avril 2009, la production industrielle s’était effondrée de 19 % sur un an en France, de 24 % en Allemagne et en Espagne et de 25,6 % en Italie. « Pour un pays comme l’Italie, le niveau de la production industrielle a reculé de plus de dix ans », relève Clemente de Lucia, économiste de BNP Paribas. Si, en Asie, la Chine et l’Inde ont retrouvé leur niveau de production industrielle d’avant la crise, le redémarrage s’annonce plus lent en zone euro.

Au cours des derniers mois, c’est pourtant une tendance à la reprise qui se dessine et les industriels concernés au premier chef auraient tort de bouder leur plaisir. Parmi les facteurs de soutien à l’œuvre, la vigueur de la demande mondiale en provenance d’Asie et des Etats-Unis prime sur la dépréciation de l’euro. La production industrielle profite de la forte reprise des pays émergents. « Dotés d’un secteur manufacturier plus lourd dans l’ensemble de l’économie et exportant davantage en dehors de la zone euro, l’Allemagne et l’Italie sont ceux qui en profitent le plus », explique Clemente de Lucia.

L’industrie représente encore le quart du l’activité totale (mesurée en valeur ajoutée) en Allemagne, contre seulement 16 % en France. Ce premier facteur a amplifié le phénomène de déstockage et les entreprises sont aujourd’hui occupées à reconstituer leurs stocks. Et même si ce dernier soutien est appelé à s’essouffler au cours du second semestre de l’année, comme le prévoit Olivier Gasnier, les économistes n’excluent plus une légère reprise de l’investissement, encouragée par la remontée des taux d’utilisation des capacités de production dans l’ensemble de la zone euro.

Un impact non négligeable

La dépréciation de l’euro, amorcée fin novembre 2009 et amplifiée par la crise de la dette grecque, apporte elle aussi une bonne dose de soulagement aux industriels exportateurs. Sur les six derniers mois, l’euro a perdu 15 % par rapport au dollar. Les économistes privilégient le taux de change effectif de la monnaie unique, pondéré du poids des différents partenaires commerciaux, qui n’a pour sa part reculé que d’environ 5 %.

Reste que cet aspect prix ne vaut que pour la moitié des exportations européennes, l’autre moitié étant exportée à l’intérieur de la zone et non soumise aux variations des taux de change. Si l’on considère, comme Olivier Gasnier, qu’une variation du taux de change effectif d’un point de pourcentage se traduit par une variation opposée du taux de croissance des exportations de 0,5 point - et donc 0,25 pour la moitié exportée hors zone euro -, alors « l’impact théorique sur les exportations françaises est de 1,2 point (0,25x5), estime l’économiste. Autrement dit, une hausse du PIB annuel de 0,3 point est imputable à cette dépréciation, ce qui n’est pas négligeable ».

Rebond au deuxième trimestre

Entre janvier et mars, certaines économies pourraient encore afficher un PIB en recul. Cette reprise industrielle se concrétiserait dans les chiffres du deuxième trimestre. Les économistes de BNP Paribas tablent sur une légère progression du PIB de 0,2 % en France et 0,5 % en Allemagne entre janvier et mars, appelée à se confirmer par la suite (0,4 % et 0,6 % respectivement). Faut-il y voir le signe d’une reprise plus dynamique outre-Rhin ? En apparence, c’est effectivement le cas.

D’un côté, la France fait pâle figure avec son déficit extérieur chronique, tandis que l’Allemagne affiche une compétitivité hors pair au prix d’une incomparable rigueur salariale. De l’autre, l’Allemagne a davantage pâti de sa forte dépendance aux exportations pendant la crise et fait face aujourd’hui à une pente plus raide sur le chemin de la croissance. « Le niveau de production allemande demeure inférieur à celui de la France par rapport aux niveaux d’avant la crise, la récession y a été deux fois plus sévère en 2009 et l’absence d’ajustement de son marché du travail pendant la crise a gommé une partie de son avance en termes de compétitivité », rappelle Olivier Gasnier, qui n’exclut pas pour sa part un PIB allemand en recul de 0,1 % au premier trimestre avant un « assez fort rebond au deuxième trimestre ».

Sur l’ensemble de l’année, l’Allemagne pourrait toutefois enregistrer une légère surperformance : les efforts mobilisés pour la relance portent sur 2009 et 2010, à la différence de Paris qui avait tout misé sur 2009.

Dans ses dernières prévisions de croissance, la Commission européenne entrevoit une croissance du PIB identique des deux côtés du Rhin pour 2010. Si, à 1,2 % en France et 1,3 % en Allemagne, la reprise de l’activité se révélait insuffisante pour soutenir la dynamique de l’emploi, la dépréciation de l’euro devrait au moins servir à le préserver dans la plupart des entreprises.

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