Dépositaires Modèle sous tension

le 08/04/2010 L'AGEFI Hebdo

La baisse des taux a achevé de mettre à mal la rentabilité des acteurs. Les opérations de rapprochement reprennent.

Situation critique chez les dépositaires. La recherche d’un modèle économique plus rentable n’est certes pas une problématique très nouvelle pour ce métier à faibles marges, et dont les coefficients d’exploitation standards sont de l’ordre de 80 % à 85 %. Cependant, la situation de ces banques (les custodians) dédiées à la conservation des actifs des investisseurs institutionnels et gérants d’actifs s’est une fois de plus détériorée ces derniers mois, rendant encore plus cruciale une redéfinition de leur tarification, voire des rapprochements permettant d’atteindre une taille critique, particulièrement en Europe. 2009 restera un mauvais millésime pour cette industrie.

BNY Mellon, le numéro un mondial de la conservation de titres (voir le tableau ci-contre), a ainsi vu les revenus de son pôle securities servicing baisser de 18 % l’an dernier, à 5 milliards de dollars (3,7 milliards d’euros). Du côté des français, BNP Paribas Securities Services (BP2S) voit son produit net bancaire (PNB) amputé de 11 %, à 1,1 milliard d’euros, tandis que Caceis, filiale de Crédit Agricole SA (CASA) résiste mieux, avec un PNB de 783 millions d’euros, en recul de 4 % seulement.

La situation peut paraître paradoxale, alors que les géants du secteur ont vu leurs actifs sous conservation croître en 2009. Chez BP2S, ils ont bondi de 20 %. Mais le contexte reste défavorable : les gérants, touchés par la baisse de leur rentabilité, ont plutôt demandé des baisses de prix.

Revenus d’intérêt en chute libre

Surtout, les gains issus du placement des liquidités des investisseurs, qui représentaient une véritable manne, ont quasiment été divisés par dix en un an. « Les revenus d’intérêt peuvent représenter entre 10 % et 30 % des revenus des conservateurs, voire plus, précise pour sa part Alain Closier, directeur du métier titres de Société Générale. Mais compte tenu de notre ‘business model’ qui nous conduit à ne pas prendre des risques de marché, nous nous situons plutôt dans la fourchette basse. »

Concrètement, il s’agit de placer les capitaux que les investisseurs laissent sur leurs comptes « cash ». « Nous plaçons ces liquidités d’une manière très traditionnelle, sur des instruments financiers très court terme (au jour le jour), en ne prenant ni risque de duration, ni risque de crédit, car les gérants doivent toujours pouvoir en disposer pour acquérir des titres ou répondre à des demandes de rachat », précise Philippe Legrand, directeur général de RBC Dexia France. Cependant, alors que l’Eonia s’établissait à 3,86 % en moyenne en 2008, il plafonne à 0,30-0,35 % depuis le début de l’année…

Même si, « comme toutes les banques, certains acteurs interviennent en ALM (‘asset liability management’), ils évaluent les montants qui restent en permanence sur les comptes et font de la transformation en investissant à plus long terme, analyse Pierre Monteillard, associé du cabinet Ailancy. Aussi, l’effet de la baisse des taux se fait sentir avec un peu de retard par rapport à la baisse des taux courts. »

Conséquence, les entreprises du secteur pourraient basculer dans le rouge. « Si notre industrie a gagné suffisamment d’argent pour couvrir ses charges quand les taux étaient à 4-5 %, le nouveau contexte la met en risque et pose des questions stratégiques, juge Frédéric Pérard, responsable de l’activité Funds Services de BP2S. Le modèle économique est à revoir, car il n’est pas sain de jouer notre profitabilité sur des revenus dont nous ne sommes pas sûrs. »

Les professionnels pointent ainsi du doigt la faiblesse de la rémunération de leurs services. « Nous devons sortir du modèle où 100 % des revenus sont dépendants de la masse des actifs conservés, insiste Philippe Legrand. Nous avons donc identifié des services pour lesquels nous demandons des commissions spécifiques, liées à l’importance du travail nécessaire (assistance juridique, création d’un fonds…). »

Mais l’enjeu de ces choix stratégiques est d’autant plus fort que les acteurs ne se battent pas à armes égales. « Des acteurs américains ont eu tendance à offrir le ‘custody’ pour rien, compensant avec d’autres sources de profits (revenus d’intérêt, prêt-emprunt de titres…) et bénéficiant d’un immense marché domestique leur permettant d’aborder le marché européen en position de force », observe Frédéric Pérard. « Certains grands dépositaires anglo-saxons sont en effet à prix coûtants sur les services de conservation, ils couvrent les frais généraux avec les commissions et font le résultat net avec le reste. De nombreux Européens considèrent que leurs concurrents américains font du dumping grâce à ces activités de marché. Mais conscients de cet enjeu, ils forment beaucoup d’espoir dans leur développement », estime Pierre Monteillard. Ainsi, chez RBC Dexia, « nous avons créé à Paris une petite salle de marché sur les devises, qui offre des services de couverture, voire de gestion de change, confirme Philippe Legrand. Par ailleurs, à un niveau international, des sociétés de gestion clientes nous donnent mandat pour prêter les titres sous-jacents de leurs OPCVM. »

Enfin, la tendance à l’externalisation par les sociétés de gestion des activités de middle-office (des plus traditionnelles - le rapprochement des ordres entre gérants et coutiers, la mesure et attribution de performance - aux plus pointues - les prestations sur produits dérivés, telles que la gestion des collatéraux) offre aussi de nouvelles perspectives.

Etendre sa couverture

Dans ce contexte de chute de la rentabilité, la course à la taille est repartie de plus belle mi-2009 en Europe. Pour le moment, seuls les plus gros acteurs y ont pris part, avec deux optiques : étendre sa gamme de produits et/ou sa couverture géographique. En rachetant respectivement Mourant et une filiale de PNC Financial Services, State Street et BNY Mellon ont ainsi renforcé leur offre à destination des gérants alternatifs.

BP2S complète quant à lui sa palette de services aux entreprises cotées via l’acquisition d’Arlis, une petite structure de 27 personnes, auprès de Lagardère. « Notre développement a débuté en 1995 avec le rachat des activités de conservation locale de JPMorgan en Europe, affirme Jean-Marc Pasquet, responsable France de BP2S. Nous voulons continuer à gagner des parts de marché tout en procédant éventuellement à des acquisitions locales ciblées, y compris en France. »

Pour renforcer son maillage, la filiale de BNP Paribas est ainsi sur le point de racheter l’activité de conservation de Banco Popolare di Milano. Et ce, même si le marché italien suscite des interrogations compte tenu de ses tarifs jugés plus élevés que la moyenne européenne, donc peu pérennes. « Si elle aboutit, cette opération nous permettra de passer de 7 % à 16 % de part de marché dans les services aux fonds et ‘asset managers’ », se réjouit Jean-Marc Pasquet.

Quant à State Street, pour s’offrir l’activité de conservation d’Intesa Sanpaolo (à l’exception des titres italiens), il n’a pas hésité à débourser 1,75 milliard de dollars. Il va aussi supporter pendant trois ans des coûts d’intégration supérieurs à ceux des synergies attendues. A l’inverse, après la reprise des services titres de HSBC France, Caceis se montre prudent : « Nous voudrions bien sûr être présents partout pour servir nos clients transnationaux, mais il est exclu de faire des opérations à n’importe quel prix », prévient Jean-Pierre Michalowski, membre du comité exécutif de Caceis.

S’il a renforcé en 2007 sa présence en Allemagne, où il revendique la place de quatrième acteur, le français est sorti de sa coentreprise en Espagne et ne s’est implanté ni en Italie, ni au Royaume-Uni, malgré le vœu formulé lors de sa création en 2005 (au moment du rapprochement des métiers titres de CASA et des Caisses d’Epargne).

SGSS préfère de son côté rester à l’écart du mouvement actuel. « Après plusieurs acquisitions pour renforcer notre offre de services aux investisseurs sur les principaux marchés européens, nous privilégions la croissance organique », explique Alain Closier. S’il a fait son entrée dans le Top 10 mondial, par ailleurs largement inchangé depuis cinq ans (du fait des multiples opérations menées par chacun), SGSS pourrait in fine passer du camp des consolidateurs à celui des consolidés. « Dans la ligne de l’alliance entre CASA et Société Générale dans la gestion d’actifs avec Amundi, un rapprochement avec Caceis permettrait de réaliser des économies d’échelle, pronostique un observateur. A moins que CASA rachète SGSS contre la reprise de sa participation dans Newedge (coentreprise de courtage des deux groupes, NDLR) par Société Générale, qui renforcerait ainsi son pôle de banque d’investissement. » Caceis ne commente pas ces scénarios, mais Jean-Pierre Michalowski souligne que « Caceis, issu de fusions successives, est structurellement organisé pour nouer des partenariats ».

Lorsque CASA en est devenu actionnaire à 85 % en juin dernier en reprenant 35 % de la part Natixis (toujours actionnaire à 15 %), le groupe mutualiste n’avait par ailleurs pas caché sa volonté de « bénéficier d’une complémentarité renforcée dans les métiers d’‘asset management’ ». SGSS pourrait aussi susciter l’appétit d’autres acteurs intéressés par le marché français, comme BNY Mellon (lire l’entretien).

Des délocalisations

Si de tels meccanos permettent des économies d’échelle ou des gains de parts de marché, ils ne suffisent pas nécessairement pour redresser la rentabilité des acteurs du secteur. Chez Caceis, les gains de productivité résultent d’un contrôle drastique des charges (-8 % à périmètre constant en 2009). Du coup, « nous n’avons pas besoin de délocaliser nos activités pour des questions de coûts. Nous avons simplement externalisé notre exploitation informatique vers un partenaire basé en Europe », explique Jean-Pierre Michalowski, qui souhaite encore faire baisser son coefficient d’exploitation, déjà passé de 72,6 % à 71,2 % en 2009. BP2S ne partage pas la même vision : « La rentabilité de notre secteur est proche de celle des sociétés de services, juge Jean-Marc Pasquet. Contrairement à d’autres métiers bancaires, nous n’utilisons pas le bilan, donc ne bénéficions pas des primes inhérentes à ce type d’activité. Vouloir descendre en dessous d’un coefficient d’exploitation de 70 % me semble osé. »

BP2S a en revanche choisi de créer un dual office à Lisbonne, destiné à jouer le rôle d’un centre de secours du siège parisien. Choisi pour sa proximité géographique et son appartenance à la zone Euronext, le Portugal offre des « coûts de production compétitifs » d’après des documents internes qui précisent que 274 postes y sont créés « en remplacement des postes équivalents tenus à Paris ». Selon plusieurs sources, des collaborateurs de BNP Paribas Fortis en Belgique devraient par ailleurs être mis à contribution pour appuyer les équipes de Luxembourg, voire de Paris.

Au Grand-Duché, RBC Dexia vient de son côté de supprimer une petite centaine de postes de ses services comptables, délocalisés en Malaisie. Pour autant, de tels mouvements restent limités. « Contrairement aux banques de financement et d’investissement, les conservateurs ont encore peu externalisé ou délocalisé leurs ressources, note Pierre Reboul, partner au cabinet de conseil Roland Berger. De tels chantiers font sens, par exemple pour le développement et la maintenance des outils informatiques, puis dans les processus d’administration. Pour des raisons réglementaires et culturelles, il semble plus difficile pour l’instant d’étendre ces chantiers sur des fonctions à plus forte valeur ajoutée comme le calcul des valeurs liquidatives. »

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