L'analyse de... Sebastian Paris-Horvitz, stratégiste

Construire l'avenir

le 07/10/2010 L'AGEFI Hebdo

D’aucuns avaient prédit, souvent un peu trop à l’avance, l’imminence d’un atterrissage brutal de certaines économies, notamment américaine. Il est vrai qu’ils étaient peu nombreux et cela a jeté un grand discrédit sur les économistes, et particulièrement les prévisionnistes. On pouvait se moquer allégrement en comprenant que « la prévision est très difficile, particulièrement au sujet du futur ». Néanmoins, malgré ces sarcasmes, personne n’avait envisagé l’ampleur des dislocations qui se sont produites. La récession a été brutale, mais surtout, plus d’un an depuis le pire de la crise, on constate que le chemin déjà parcouru est loin d’avoir apporté un vrai apaisement sur l’avenir.

Ainsi, au cours de l’été, alors que des signes, aujourd’hui confirmés, d’un ralentissement de l’activité se faisaient jour, les craintes d’un retour de la récession ont peu à peu gagné du terrain. Sur la même lancée, des spéculations sur la nécessité de davantage de soutien de la politique économique dans les pays développés émergeaient, essentiellement du coté monétaire, car les ajustements budgétaires à venir (2011) étaient une autre source de préoccupation pour la croissance à court terme. Néanmoins, de nouveau, les économistes et prévisionnistes marchent en rangs dispersés. On est déjà très loin du consensus qui semblait prévaloir il y a si peu de temps, saluant les efforts faits par les autorités pour éviter un effondrement de l’édifice économique mondial en 2008-2009. Aujourd’hui, dans le camp des pessimistes, on trouve un spectre assez ample qui va de ceux qui pensent que la politique économique ne peut plus rien, et qu’il faudra se contenter d’une croissance médiocre pour un certain temps, à ceux qui interprètent chaque signe de faiblesse comme un nouveau pas vers un gouffre inéluctable synonyme de récession, de déflation.

La réalité est que les ajustements qui sont en train de s’opérer, essentiellement dans les économies développées mais pas seulement, sont d’une grande complexité. Certes, l’Histoire nous donne quelques clés de lecture sur l’évolution possible des économies dans des périodes post-bulle de crédit. Néanmoins, il n’y a pas de véritable corpus analytique qui nous aide à anticiper sans ambiguïté la réaction des agents dans un tel contexte. Le désendettement est évidemment inéluctable, mais c’est la dynamique de ce processus qui est importante. C’est pour cela qu’éviter tout danger de spirale déflationniste est crucial. C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter l’un des principaux credos keynésiens qui est de penser qu’une « bonne » politique économique peut permettre d’empêcher le système de dérailler. Dans ce sens, malgré l’abondance de réserves bancaires dans le bilan des principales banques centrales, il faut, si nécessaire, ne pas hésiter à continuer à injecter des liquidités. De même, si des marges de manœuvre existent, il ne faut pas hésiter à mobiliser l’arme budgétaire. La limite ? On ne la connaît pas vraiment. On ne pourra que constater le résultat : soit l’économie se réveille, même timidement, soit on visite des territoires arides et dangereux.

Après l’effort déjà accompli, le chemin à parcourir, en pensant à une sortie heureuse, ne devrait plus être long. Un an ? C’est bien possible. Toutefois, dans cette tentative conjoncturelle d’éviter de rebasculer dans le pire, il faut aussi penser à construire les bases d’un avenir bien plus solide que le passé que nous abandonnons. Trois chantiers doivent être soulignés. Un premier est la réforme financière afin d’éviter une nouvelle catastrophe de même ampleur que celle qui vient de nous secouer. La bonne nouvelle est que celle-ci progresse, même si on peut regretter qu’on avance à pas dispersés dans le monde. Une entreprise plus difficile est celle de fixer le cap des rééquilibrages budgétaires. L’Europe, dans ce sens, a un défi majeur car dans de nombreux pays l’Etat providence doit s’adapter à une nouvelle réalité. Chaque nation devra faire des efforts, mais le défi d’insérer ce programme dans une action collective sera primordial, sinon la construction européenne sera en péril. Enfin, ordonner la globalisation restera le projet essentiel. Le G20 jouera un rôle vital. Dès novembre de cette année, on pourra constater si le groupe s’éloigne des incantations inutiles des derniers G7 en traitant, comme c’est annoncé, des politiques de change.

Pour le reste, avec des bonnes incitations, les investisseurs s’éloigneront des emprunts d’Etat (encore pour un temps soutenus par les banques centrales) pour chercher la croissance. Les plus téméraires devraient le faire d’ores et déjà. Sur ce chemin, les économistes et prévisionnistes continueront à essayer de nous guider… mais vers où ?

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