L'analyse de... Jean-Pierre Petit, stratégiste de marché

Consternante Europe

le 13/05/2010 L'AGEFI Hebdo

On ne répétera jamais assez que la qualité de la gouvernance politique constitue un critère décisif pour faire face à une crise financière. Plus on attend, plus cela coûte cher aux politiques publiques et il vaut mieux en faire trop que pas assez. Le problème est que le temps des marchés n’est pas celui des politiques.

Le choc Lehman n’a pas été constitué par la faillite de Lehman Brothers, mais par la confusion, l’incertitude et le sentiment d’autorités fébriles et en retard quasi permanent sur les événements. Ce n’est qu’avec le deuxième plan Geithner et la véritable reprise en main de la crise par les autorités que la confiance est revenue sur les marchés.

Au cours de la gestion de la crise grecque, les multiples lacunes de la gouvernance européenne ont été consternantes. Non contents de gâcher un temps précieux, les revirements et tergiversations de trop nombreux acteurs ont abouti à un dispositif finalement plus coûteux pour le contribuable européen et les citoyens grecs, une confiance durablement ébranlée sur le continent, un choc sur les marchés financiers mondiaux…, tout en réussissant « l’exploit » de susciter une opposition au plan d’aide à la fois de l’opinion publique allemande et de l’opinion publique grecque.

Le problème est que les marchés n’attaquent pas plus l’Europe que les Etats-Unis à cause de son mode de gouvernance, mais bien parce qu’elle a un déficit de croissance potentielle, des prélèvements publics plus élevés et qu’elle ne dispose pas d’un marché de taux aussi liquide. L’idée selon laquelle plus de fédéralisme budgétaire européen « résoudrait » l’équation actuelle est contestable. Le modèle mercantiliste allemand n’est pas plus une référence (croissance moyenne de 1,3 % entre 1991 et 2009, mauvaise gestion de l’ex-RDA, faiblesse de la création d’entreprises, système bancaire en déconfiture, population déclinante…) que les pays déficitaires d’Europe du Sud et la France.

L’Allemagne ne réalise un excédent extérieur que parce que son taux d’investissement diminue et elle ne réalise l’essentiel de ses gains de parts de marché que dans le reste de l’Europe occidentale. L’union de plusieurs pays défaillants n’a jamais débouché sur une quelconque issue heureuse.

Bien que la crise ait pris naissance aux Etats-Unis, l’ampleur de la récession a été plus forte en Europe avec une baisse du pic au creux de 5,3 % dans l’Union européenne (UE), 5,2 % en zone euro et 6,2 % au Royaume-Uni (-3,8 % aux Etats-Unis). Depuis la reprise, les performances européennes ont été moindres. Par rapport au creux, le PIB réel a progressé de 2 % aux Etats-Unis (jusqu’à la fin 2009) contre seulement 0,4 % dans l’UE. Notons que parmi les meilleures performances européennes (pendant la crise et depuis la fin de crise) figurent deux pays qui ont toujours refusé l’adhésion à l’UE ; la Norvège et la Suisse.

La zone euro pèse aujourd’hui pour plus de 15 % du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) mais cette part a perdu près de 20 points en dix ans. La croissance moyenne annuelle sur la décennie 2000 n’a été que d’à peine 1 %, soit la pire décennie d’après-guerre, pour une croissance mondiale de 3,6 %. Durant la décennie 90, les chiffres correspondants étaient de 2,2 % (zone euro) et de 3,1 % (monde).

La croissance potentielle des pays de la zone euro a connu, selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), une chute très marquée par rapport au début de la décennie. Seule la Slovaquie (pays en rattrapage) a une croissance potentielle supérieure à celle d’il y a dix ans. Même remarque pour le Royaume-Uni. La croissance potentielle était de 2,6 % dans les années 90, avant de diminuer à 1,2 % en 2010.

Si l’on regarde les deux principaux moteurs des économies émergentes, la Chine et l’Inde, on voit que ce sont certes des partenaires de plus en plus importants pour l’Europe, leur poids ayant doublé dans les exportations en trente ans. Mais si l’on regarde le poids de l’UE dans leurs importations, celui-ci ne représente plus que 13 % de ces dernières, contre 22 % en 1990. On peut craindre que cette crise actuelle ne soit suffisamment profonde pour être salvatrice.

L’UE n’a rien appris de ses crises passées (échec du référendum en 2005, crise Lehman et à présent la crise grecque). Ajoutons que l’Europe est encore assez riche pour pouvoir supporter encore quelque temps sa lente déchéance. Malheureusement, tous les vecteurs de l’accentuation du déclin sont présents : paralysie institutionnelle, fragmentation économique et sociale, absence de projet fort, frilosité des peuples, narcissisme et autisme des élites politiques, ajustement sur les jeunes générations, court-termisme et improvisation généralisée des politiques publiques.

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