Les conservateurs de détail visent l'Europe

le 28/01/2010 L'AGEFI Hebdo

Les métiers titres de la banque de détail se préparent à accompagner leur groupe à l’international, cherchant à mutualiser au mieux les outils.

La conservation de titres en banque de détail veut accélérer son développement. Longtemps, elle est restée cantonnée à une simple activité administrative, ses spécialistes se bornant à servir les clients de leur propre groupe bancaire. Mais à présent, les acteurs se soucient davantage de rentabiliser leurs opérations de règlement-livraison et de conservation, quitte, à cet effet, à les étendre au-delà des frontières. Un peu à l’image de ce qu’ont fait ces dernières années les stratégies conquérantes des leaders français de la conservation institutionnelle, à l’aide de plates-formes européennes. Il est vrai que les actifs confiés par les institutionnels représentent des sommes bien plus conséquentes et que la gamme des services utilisés inclut des produits très rentables comme des facilités de trésorerie, du change, du prêt-emprunt de titres… Plus simple, le service titres concernant la clientèle de détail n’a pas fait l’objet des mêmes investissements. Au fil, toutefois, de la concentration bancaire et de la recherche d’économies d’échelle, quelques grands spécialistes ont émergé, essentiellement CA Titres (Crédit Agricole), Natixis, Crédit Mutuel et Société Générale. A présent, ils se préoccupent de pousser plus loin leur avantage.

Plusieurs d’entre eux ont notamment développé une activité de sous-traitance, Natixis s’étant très tôt placé sur ce créneau. « Nous intervenons sur le marché français avec une cinquantaine de clients hors groupe BPCE (Banque Populaire, Caisse d’Epargne), et parmi eux quatre réseaux français, indique Fabrice Raymond, directeur des opérations d’Euro Titres, département spécialisé de Natixis dans la conservation de titres retail et private banking et premier acteur de la sous-traitance dans ce domaine. Notre intervention, lorsqu’elle prend la forme d’un mandat simple ou étendu, est transparente pour le client final. Nous n’apparaissons que lorsque nous effectuons la tenue de compte de la clientèle privée de sociétés de gestion, les clients doivent alors ouvrir un compte titres et un compte espèces chez Natixis. » Le groupe sert notamment en France les banques HSBC, la Banque Postale et Barclays. De même, Procapital Securities Services a multiplié, dans la ligne stratégique de son actionnaire Crédit Mutuel, des contrats de sous-traitance auprès d’une quarantaine de clients. Une voie d’extension de l’activité qu’emprunte aussi Société Générale auprès de plusieurs banques dont Crédit du Nord (bien avant son rachat intégral par Société Générale), ou encore de Boursorama. Cette logique d’offre de services assure aux acteurs français des positions fortes, d’autant que, par rapport à leurs homologues européens, ils ont une supériorité en volume.

De quoi nourrir des ambitions à l’international, que la conjoncture présente ne fait qu’encourager. « Avec la crise, il est fort possible que des établissements qui font leur propre conservation engagent une réflexion de sous-traitance et nous comptons profiter des opportunités qui se présenteront », anticipe Bruno Prigent, directeur délégué du métier titres chez Société Générale. Signe que les réflexions vont bon train, l’AFTI (Association française des professionnels des titres) a confié à Aurexia Conseil l’organisation d’une table ronde, le 9 février prochain, sur le développement européen de la conservation retail.

Offre de services paneuropéenne

En effet, les avancées du post-marché européen constituent une autre incitation pour les acteurs à s’interroger sur des projets au-delà de leur espace domestique. « L’harmonisation progressive en Europe, avec notamment le projet T2S (Target 2 Securities, NDLR), va fournir un nouveau cadre auquel les acteurs vont devoir s’adapter, explique Vincent Lefèvre, associé chez Eurogroup. Pour rentabiliser les investissements nécessaires à cet effet, ils vont chercher à étendre leur activité à l’étranger. » Mais autant qu’une contrainte, la plate-forme européenne de règlement-livraison apporte une normalisation dans les opérations de débouclement des ordres, propre à encourager les stratégies européennes. « Certains projets de place, comme Eses et surtout Target 2 Securities, devraient bientôt permettre à un back-office Titres en France d’effectuer le règlement-livraison pour les titres de toute la zone euro en 2013 à partir d’un seul point d’entrée« , avance David Villard, senior manager chez Aurexia Conseil. De fait, certains acteurs ont déjà planifié des mouvements dans cet esprit. « Notre plan stratégique comporte la construction d’une offre de services paneuropéenne qui tirera profit de l’harmonisation du règlement-livraison qu’apportent les plates-formes Eses d’Euroclear puis Target 2 Securities » , souligne Fabrice Raymond.

Ces projets communautaires n’apparaissent toutefois pas décisifs, loin s’en faut, aux yeux de tous les acteurs, car au-delà de la première phase de débouclement des transactions, l’unification de la conservation n’avance pas ou très peu : l’outil Eses d’Euroclear n’uniformise la conservation que pour les titres des trois dépositaires centraux de France, Belgique et Pays-Bas. « Je ne vois pas de gros facteur de rupture dans la conservation ‘retail’ qui viendrait de la normalisation européenne, note Vincent Lefèvre. Le facteur déclencheur se situera plutôt dans les extensions des banques de détail à l’international, s’agissant d’acteurs qui vendent leurs services à leur propre banque de détail. BNP Paribas, par exemple, pourrait tôt ou tard vouloir ouvrir le dossier, à la suite du rachat de Fortis et de BNL. »

De fait, les rachats bancaires se sont multipliés ces derniers mois, et les grands conservateurs envisagent d’accompagner les mouvements de leur propre groupe. « Le marché domestique du ‘retail’ étant saturé, la banque de détail se développe donc à l’étranger et notamment en Europe, via des acquisitions comme celle de Fortis par BNP Paribas ou des externalisations comme celle d’ING Belgique auprès d’Arkea ProCapital, observe Dominique Herrou. La mutualisation - intra-européenne - des plates-formes titres permet alors d’améliorer encore les coefficients d’exploitation. »

Les avancées ne prennent en effet pas forcément la forme du rachat d’un acteur local, un partenariat comme la coentreprise Euro Securities Partners, créée en 2002 entre BNP Paribas et Crédit Agricole pour partager un système d’informations de conservation retail pouvant fort bien s’imaginer à l’international. Quant à Procapital, son implantation en Belgique a même démarré ex nihilo, tirant parti d’un marché où la sous-traitance n’était pas encore connue pour remporter ensuite des contrats importants, auprès d’Axa, Deutsche Bank et bientôt ING (lire l’encadré page 35). Le groupe a réussi là un mouvement inédit car jusqu’à présent, les sous-traitants hors de leurs frontières étaient toujours intervenus au profit d’une société de leur propre groupe et donc dans un contexte moins exigeant de prestation.

Dans tous les cas, la question est d’évaluer la possibilité d’un système mutualisé et prenant en compte en même temps les particularités des pays au niveau le plus fin. « Les opportunités d’extension de notre activité en Europe devraient se multiplier dans les années à venir et nous allons les étudier une à une sans écarter aucune hypothèse, explique ainsi Fabrice Raymond. Nos choix seront fonction des spécificités de chaque marché et de notre capacité à mutualiser notre plate-forme et nos back-offices, afin d’offrir une prestatation de qualité au meilleur coût. »

Convergence des outils

Une banque peut soit dupliquer le système d’information en l’adaptant à chaque pays, ce qui multiplie les systèmes, soit prévoir un noyau commun pendant que des systèmes périphériques traitent les aspects locaux des opérations. « Une partie de nos outils a pu être mutualisée, comme la chaîne de passage d’ordres et les contrôles de couverture ou le traitement des ordres OPCVM, mais au niveau de la conservation, il est moins facile d’avoir des fonctions communes car c’est là que les spécificités nationales sont les plus fortes, indique Laurent Jurrius, président du directoire de Procapital Securities Services. Cependant, nous étudions avec nos partenaires une convergence des outils. » Une solution plus économe a priori mais qui implique in fine un outil commun relativement lourd puisqu’il est paramétré pour prendre en charge des modes de fonctionnement variés. A priori donc, les plates-formes concerneront un nombre de pays réduit ou dont les traitements des titres sont proches. « Nous réfléchissons actuellement à la possibilité de mettre sur pied une offre de conservation ‘retail’ harmonisée dans les pays d’Europe de l’Est, le groupe étant très présent dans cette zone, révèle Bruno Prigent. Il s’agirait d’un projet spécifique à ces pays où la population est peu ‘bancarisée’ et a des besoins très différents de ceux qui peuvent exister dans des pays où les clients détiennent de nombreux comptes bancaires. » Dans tous les cas, des décisions lourdes que les acteurs prennent le temps de mûrir.

A lire aussi