L'analyse de Jean-François Boulier, directeur de l'investissement d'Aviva Gestion d'Actifs

Le climat (ne) se réchauffe (pas), poisson d’avril

le 29/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Deux hivers rigoureux, avec pour le dernier six épisodes neigeux en région parisienne et trente centimètres de neige à Washington, n’ont pas manqué de semer un doute dans les opinions. Selon un sondage récent, 20 % de la population américaine a rejoint le camp des sceptiques pensant que la thèse du réchauffement climatique est exagérée. Doute là-bas et débat ici, en France, où le nouveau pamphlet d’un ancien ministre a déclenché l’ire de nombreux scientifiques, « pour le bonheur de mon éditeur » répond-on allègrement… Le cocktail du débat sur le climat n’est pas aussi exotique et hilarant que celui des « avions renifleurs », mais tout juste : incertitude sur les paramètres, effets de grille et instabilités, discrétisations d’équations et turbulences, effets de bord et approximations économiques sur un taux d’actualisation. On croirait qu’il s’agit de CDO* de subprimes !

Sciences et sociétés ont toujours eu des amours orageux. Les excès d’optimisme ont succédé aux pires répressions obscurantistes. Galilée et Copernic ont dû lutter contre les croyances et une religion alors installée en pouvoir aveugle. Mais plus près de nous, les citoyens américains sont, parmi les populations des nations dites développées, ceux qui accordent le moins de crédit aux théories de l’évolution dues à Darwin il y a bien plus d’un siècle. Cela n’a évidemment pas empêché les entreprises de biotechnologies américaines de figurer parmi les leaders mondiaux de leur secteur. En France, pays plus épris de grands projets industriels, l’essor du nucléaire a provoqué un débat musclé où la science a été prise à partie avec une excessive maladresse. Que sait-on de ce que l’on ne sait pas ? Et pourtant, les industriels français de l’atome se portent bien, qu’il s’agisse de combustibles, ou à l’aval de décontamination et de stockage, sans parler de fabrication de chaudières. La conclusion n’est-elle pas que les économies modernes ont besoin de sciences et aussi besoin de débat sur leurs mises en œuvre ?

Je suis, par formation et par expérience, convaincu que l’approche scientifique peut être bénéfique. Les efforts en faveur de la recherche inscrits dans les politiques européennes me semblent plus que justifiés et ne seront peut-être pas à la hauteur des politiques engagées en la matière par la Chine dont le nombre de doctorants en sciences avoisine aujourd’hui la totalité de ceux de l’Occident. La permanence des politiques de soutien à la recherche en France commence à porter ses fruits, qu’il s’agisse de crédit d’impôt recherche, ou des 3.500 chercheurs « CIFRE » (Conventions industrielles de formation par la recherche en entreprise, NDLR) dans tous les secteurs économiques. La recherche scientifique est enfin une aventure humaine, peut-être la dernière « frontière », avec l’activité artistique, où l’individu, grâce à sa curiosité et à sa créativité, et l’équipe de recherche, grâce à sa rigueur et à son souci de communication, repoussent les limites de nos savoirs et parfois de nos certitudes. « L’industrie doit prendre conscience qu’un ingénieur docteur a beaucoup plus de valeur qu’un ingénieur tout court », résume Pierre-Louis Lions dans la table ronde du ministre de la Recherche organisée récemment par la Société de mathématiques appliquées et industrielles.

Mais le débat est lui aussi nécessaire, en matière d’éthique, d’environnement ou, pour revenir à nos « moutons », de finance. La science n’est pas, dans ce domaine, aussi « dure » qu’ailleurs, mais le scientisme peut y avoir d’aussi néfastes effets. Comme l’ont rappelé plusieurs scientifiques rassemblés autour du Pôle Finance Innovation et de l’Institut Louis Bachelier, à ne prendre que les messages « positifs » et directement utiles après consultation des travaux scientifiques, certains acteurs de l’industrie financière ont oublié les limites inhérentes à toute modélisation, voire les contraintes d’applicabilité, comme le marché du « crédit » l’a amplement montré. Il faut donc encourager les efforts de diffusion de la recherche et de débat autour des résultats. A titre d’illustration, lors des séminaires de l’Institut for Quantitative Investment Research, la moitié du temps des présentations scientifiques est consacrée aux commentaires et questions des praticiens. Il n’en demeure pas moins qu’il reste nécessaire de mettre cette science naissante (Harry Markovitz 1952, Louis Bachelier 1900) dans un cadre d’utilisation plus explicite pour l’industrie et moins sujet aux tromperies des charlatans. N’est-il pas temps d’imposer une charte claire sur ce qu’est un modèle financier et de bannir l’arrogante imposture du « modèle propriétaire » ?

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, dit le philosophe. La conscience grandit aujourd’hui de la nécessité mais aussi des limitations de l’activité scientifique.

*Collateralized debt obligation

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