L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Aux sources de l'Europe

le 06/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Est-il la peine de le rappeler ? Sans Athènes, Sparte, Alexandre, pas d’Europe, une Europe dont le nom lui-même vient des mésaventures d’une princesse assaillie par Zeus descendu de l’Olympe sous forme de taureau… Est-il la peine de le dire ? Nul ne sait très bien comment la Grèce, et derrière elle l’euro et l’Union européenne, va se sortir d’une crise qu’il est bien tentant, mais trop facile, d’attribuer à la spéculation, aux hedge funds, et pourquoi pas à Goldman Sachs en personne…

Ce n’est pas que les uns ou les autres n’y aient rien à voir, sans doute. Ce n’est pas non plus qu’ils n’exagèrent pas des mouvements réels, voire créent de la volatilité là où ils y gagnent. C’est qu’en Grèce comme en Europe et en Europe comme aux Etats-Unis, la responsabilité est éminemment et entièrement politique. Et voilà qui illustre le sordide petit secret à l’œuvre derrière la crise qu’il est si facile de qualifier de financière et bancaire ; les Etats, les gouvernements, les assemblées en sont indirectement et quelquefois très directement à l’origine. Ils ont choisi de donner aux acteurs financiers les moyens de leurs activités et de leurs bénéfices. L’administration Clinton a choisi de financer l’accès à la propriété de ceux qui n’en avaient pas les moyens en noyant le risque sous les liquidités, le Congrès américain a supprimé le Glass-Steagall Act et multiplié la masse de manœuvre des banques d’investissement naguère coupées du fleuve des dépôts de la banque de détail, et les présidents successifs, démocrates aussi bien que républicains, se sont laissé circonvenir par d’anciens dirigeants de la banque et de la Bourse, au point de se couper de l’Amérique.

La situation est différente, mais étonnamment parallèle en Europe. La participation des membres historiques de l’Union à l’euro a justifié des silences, des complaisances et des aveuglements. L’intégration précipitée autant qu’inconsidérée des pays membres de l’ancienne Europe de l’Est à l’Union a démenti les affirmations vertueuses sur les critères universels et rigoureux d’appartenance à l’Europe ; il fallait qu’ils en soient à cause de l’histoire, à cause de leurs origines, à cause de leurs frontières, et toutes conditions étaient suspendues à la priorité politique de l’intégration. Sans doute. Quelques mois, ou bien des années plus tard, le voyageur curieux et questionneur ne pouvait manquer de s’interroger sur l’étrange floraison de panneaux mentionnant la participation des fonds structurels européens dans l’ancienne Europe de l’Est, partout et pour tout - de la rénovation des cuisines d’un restaurant grec à l’aménagement de placettes polonaises, et de la restauration d’une église hongroise à l’ouverture de routes en Roumanie. Etrange, en raison de l’évidente facilité avec laquelle la manne européenne a été distribuée, et parfois dilapidée. Nobles tâches sans doute, mais en quoi le contribuable français, allemand ou belge doit-il les financer ? Etrange, en raison de l’interrogation qu’elle appelle ; pourquoi, et pour quoi ? Quelle est la justification, autre que celle qui consiste à payer l’entrée dans l’Union, du concours européen à des pays dont certains n’ont rien fait pour mériter la confiance ni pour susciter le soutien des contribuables européens ? Et quelle est la raison d’aussi larges, confiantes et aveugles distributions de fonds, qui représentent parfois l’essentiel des réalisations structurelles réalisées par des pays financièrement fragiles et fiscalement incertains ? Des aides aux céréaliers français au financement d’éoliennes ou de fermes solaires qui n’ont jamais vu le jour, la liste est longue des distributions dont la justice, et plus encore l’équité, est absente. Il n’est pas sûr que la formule du « chacun s’y retrouve » puisse encore être énoncée aujourd’hui.

L’Allemagne, sans grandes précautions oratoires, dit simplement la vérité quand elle fait valoir que les efforts imposés à sa population ne sauraient être gaspillés au profit de ceux qui s’en sont dispensés. Elle pourrait ajouter qu’il est bien avisé d’attendre que ceux qui appellent au secours commencent à nager, avant de les sauver d’eux-mêmes ! Il faut l’entendre, car son message est essentiel ; les mensonges se paient toujours, et les mensonges sur les comptes publics plus longuement et plus durement que les autres. Il faut l’entendre, car toute une logique européenne de l’élargissement sans condition et du rattrapage par perfusion de fonds publics s’effondre avec la crise et la course aux revenus, que les Etats subiront autant que les ménages. Il faut l’entendre, car l’Allemagne énonce simplement les conditions de toute communauté politique ; celui qui paie est celui qui commande, et le débiteur insolvable finit par donner les clés de sa maison. A bout de forces, de disputes et de déchirements internes, Athènes finit par donner les clés à Alexandre de Macédoine. D’où viendront cette fois les sauveurs impériaux d’une Europe fatiguée d’elle-même, recrue de mensonges et gavée d’illusions ?

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