L'invité de L'Agefi... Philippe Crevel, économiste

Le projet de loi Macron ne suffit pas

le 05/02/2015 L'AGEFI Hebdo

Afin de générer un effet boule de neige à la croissance, il faudrait que les pouvoirs publics changent de braquet.

Le projet de loi Macron  ne suffit pas
Philippe Crevel, économiste
(DR)
 
Avec la baisse du prix du pétrole, le QE, la dépréciation de l’euro, le plan Juncker, nous bénéficions d’un contexte économique enfin favorable. Cette bouffée d’oxygène n’est pas une simple chance. C’est une opportunité pour entreprendre de grandes réformes. Mario Draghi a, à ce titre, rappelé que la politique monétaire ne pouvait pas tout.

Pour le moment, en France, le compte n’y est pas. Certes, il y a le projet de loi pour la croissance et l’activité d’Emmanuel Macron qui entend libérer les forces créatives du pays. Si, dans le discours, le ministre ose rompre avec les canons de la gauche traditionnelle, le passage à l’acte s’avère beaucoup plus délicat. Nous en restons pour le mieux à un impressionnisme réformateur et sommes loin de l’audace réformatrice. Le texte s’attaque à quelques professions réglementées qui capteraient une rente indue de quelques milliards d’euros, c’est-à-dire l’épaisseur du trait. Il comporte quelques mesures en faveur de l’épargne salariale et de l’actionnariat salarié. Elles sont bienvenues mais pas révolutionnaires. Afin de générer un effet boule de neige à la croissance, il faudrait que les pouvoirs publics changent de braquet.

Pour libérer les forces créatives, il conviendrait de se préoccuper réellement des relations interentreprises avec une réduction drastique des délais de paiement. Le recours à la technique de réserve de propriété en vigueur en Allemagne constituerait une avancée. Dans le même esprit, il faudrait remettre en cause l’oligopole constitué par les grandes centrales de distribution. Cinq centrales d’achat contrôlent 90 % de la distribution en grande surface et plus des deux tiers de l’ensemble de la distribution. Il en résulte des ententes, l’impossibilité pour des nouveaux entrants de s’implanter en France, d’autant plus que ces centrales sont également propriétaires de réseaux de distribution.

Le gouvernement devrait revoir le système des cotisations sociales qui, par le jeu des réformettes, est aujourd’hui incompréhensible et antiéconomique. A force de vouloir favoriser les emplois à faibles salaires, les pouvoirs publics ont créé des effets de seuil et une chape de plomb qui freine les évolutions professionnelles et la montée en gamme de la production française.

Au niveau des entreprises, il faudrait évidemment simplifier les instances sociales en évitant, une fois de plus, les effets de seuil. Pour les entreprises de moins de 250 salariés, ce sont ces derniers qui devraient décider de la création ou non d’un comité d’entreprise. Dans des petites structures, il apparaît inutile de multiplier les instances de représentation. Il conviendrait que le comité d’entreprise ne s’occupe que de la vie de l’entreprise. Les activités culturelles ou sportives des comités d’entreprise devraient être transférées au niveau des branches ou au niveau des bassins d’emploi.

Il pourrait même être envisagé que les avantages sociaux soient réservés aux seuls adhérents des syndicats. Une telle mesure améliorerait le taux de syndicalisation et éviterait la technique du passager clandestin. Les salariés français s’engagent peu mais bénéficient des avantages des luttes syndicales.

Emmanuel Macron aurait pu être plus réformateur en proposant l’instauration d’une véritable cogestion dans les entreprises. Le consensus social ne se décrète pas, il se construit. Or, en la matière, la France est terriblement en retard. Nous vivons encore avec de véritables murs de Berlin et avec comme seule solution le recours à l’Etat. Pour responsabiliser les syndicats, il faut passer de la logique de la consultation à celle de la codécision. Les représentants syndicaux qui participent à la gestion des fonds communs de placement en entreprise dans le cadre de l’épargne salariale sont, en règle générale, les meilleurs défenseurs de l’entreprise et de ses intérêts. Avec une responsabilisation accrue des syndicats, il serait possible de traiter la question des 35 heures.

Enfin, afin de produire un choc de croissance, les pouvoirs publics devraient prendre l’engagement que les recettes fiscales générées par le surplus de croissance seront exclusivement consacrées à la diminution des déficits et à celle des prélèvements obligatoires. La France a un besoin absolu de croissance et de gains de productivité qui exigent une augmentation de l’investissement. Pour cela, il faut lever les hypothèques qui pèsent sur le navire depuis des années. Il faut reconstruire la confiance, fixer des perspectives, des orientations claires. Il ne faut pas gâcher les opportunités qui s’offrent à nous. 

A lire aussi