L'analyse... Alain Tourdjman, directeur études, veille & prospective de BPCE

Le « non-choix » de l’épargne-retraite

le 13/11/2014 L'AGEFI Hebdo

Le « non-choix » de l’épargne-retraite
Alain Tourdjman, directeur études, veille & prospective de BPCE
(DR)

L’épargne-retraite est un paradoxe bien français. Toutes les conditions semblent réunies pour qu’elle se développe, d’une prise de conscience collective à une montée des besoins individuels, de la multiplication des offres à la pérennité des stimuli fiscaux qui les accompagnent. Néanmoins, même en agrégeant les dispositifs souscrits via l’entreprise (1) et à titre personnel (2), l’épargne-retraite reste un placement marginal en France. Les cotisations annuelles représentent à peine 10 % de celles qui s’orientent vers l’assurance vie et le rebond enregistré en 2012 ne semble pas s’être prolongé ensuite. Les choix des ménages en la matière sont-ils pour autant opaques ou irrationnels ?

La représentation et le vécu de la retraite ont profondément changé dans la société depuis une dizaine d’années. Certes, la perspective de la « retraite heureuse » prévaut encore et gomme en partie les références au vieillissement, voire à la dépendance. Mais l’âge d’or de la réalisation de soi dans un contexte de sérénité économique, de bien-être physique et d’allègement des responsabilités familiales est bel et bien révolu. Cet idéal n’a pas résisté à la dégradation des taux de remplacement et de revalorisation des pensions, au report de l’âge de cessation d’activité et à la multiplication des difficultés chez les jeunes adultes. Niveau de vie, maintien de l’autonomie, besoins de solidarité familiale… la retraite est redevenue, au-delà d’une aspiration intacte au « bien-vivre », un âge dont la raison oblige à anticiper les risques, pour soi et pour ses proches.

Cette perception ne se limite pas aux seniors, elle est partagée par tous. Lucides face aux enjeux de l’allongement de la vie, les Français le sont aussi en matière de prévoyance collective dont ils pensent, sans en rejeter le principe, qu’elle n’est plus suffisante pour sécuriser leur parcours personnel et familial, et doit être complétée par une action individuelle. C’est particulièrement vrai en matière de retraite où le nombre et la fréquence de plus en plus rapprochée des réformes (1993, 2003, 2010, 2013…) ont accru l’incertitude sur le niveau des pensions futures, sans pour autant rassurer sur la capacité du système de retraite à garantir ses engagements à long terme par sa pérennité financière et une équité intergénérationnelle.

Cette incertitude conduit à une modification des repères. Ainsi, 64 % des 30-39 ans pensent devoir cesser leur activité après 65 ans ou 67 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein ; ils n’étaient « que » 52 % en juillet 2010. Ces proportions atteignent 50 % chez les 40-49 ans et 31 % parmi les 50-59 ans, contre respectivement 32 % et 23 % en 2010. A tort ou à raison, un consensus s’est forgé dans la société française : 64 % des Français pensent que « leurs cotisations ne leur permettront pas d’avoir des revenus suffisants pour vivre correctement lors de la retraite ».

Biens immobiliers ou actifs financiers, reprise d’une activité professionnelle, vente d’un bien, viager… les solutions envisagées par les Français pour pallier l’insuffisance de revenus lors de la retraite sont variées. Sensibles à différentes préoccupations (protection du conjoint, aide aux enfants, transmission, dépendance, perte de revenu ou montée des charges…), ils privilégient des réponses patrimoniales et polyvalentes afin de pouvoir arbitrer et s’adapter en fonction des aléas de leur vie. L’immobilier et l’assurance vie prennent alors le pas sur des supports spécialisés comme l’épargne-retraite.

Celle-ci souffre d’abord de sa rigidité. Produit tunnel dès la phase épargne, elle se révèle en pratique incompatible avec le principal moment de la stratégie patrimoniale des ménages (et la première forme de préparation de la retraite) qu’est l’accession à la propriété du logement. Rendue plus flexible pour être cohérente avec l’achat de la résidence principale et les autres attentes liées à la longue vie, l’épargne-retraite pourrait sans doute prétendre à un statut plus conforme avec l’ampleur de l’épargne pour la retraite. Déjà détenue par 20 % des individus actifs, l’épargne-retraite devrait drainer des capitaux bien supérieurs pour assurer sa fonction économique de complément retraite substantiel. Enfin, perçue comme une aliénation durable de l’épargne, elle entretient toujours un sentiment de défiance dans l’opinion, via l’aversion à la durée et au risque. Pour y répondre, une garantie de bonne fin, au moins symbolique, pourrait être conférée par un parrainage public à un support universel, de facto considéré comme « too big to fail ». Or les dispositifs français sont à la fois nombreux et très segmentés en fonction du statut professionnel (fonctionnaire, salarié d’une grande entreprise, entrepreneur, élu…) et aucun d’entre eux n’apparaît suffisamment représentatif pour prétendre à cette garantie implicite.

Pourquoi ne pas tenter d’adapter l’épargne-retraite aux attentes des ménages plutôt que leur reprocher de ne pas en adopter le modèle ?

1) Contrats « Madelin » & « Madelin agricole » pour les professionnels, Perco & Perco-I, contrats de type « art.39 », « art.82 » & « art.83 » du Code général des impôts, Pere (plan d’épargne-retraite entreprise), autres contrats souscrits collectivement.

2) Perp, produits destinés aux fonctionnaires ou aux élus locaux (Prefon, Corem, CRH, Fonpel, Carel-Mudel), RMC (retraite mutualiste du combattant), autres contrats individuels.

L'âge d'or de la réalisation de soi est révolu

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