La dette de Porto Rico, une épine dans le pied des Etats-Unis

le 23/07/2015 L'AGEFI Hebdo

Le territoire, incorporé aux Etats-Unis depuis 1898, se trouve dans une situation d’endettement sérieuse, mais pas désespérée, jugent les investisseurs.

Si l’Europe est tout entière tournée vers le cas de la Grèce, les Etats-Unis se montrent davantage préoccupés par Porto Rico. « La différence entre [Porto Rico et la Grèce], c’est que les investisseurs détiennent encore la dette de Porto Rico », explique Jeffrey Rosenberg, stratégiste fixed income chez BlackRock.

Entre le milieu des années 1990 et 2005, les Etats-Unis ont supprimé les incitations fiscales visant à attirer les filiales de groupes américains à Porto Rico. Depuis quinze ans, le budget de l’île, structurellement déficitaire, a été comblé à coup d’emprunts, avec la bénédiction d’investisseurs attirés par les alléchantes exemptions fiscales. A Porto Rico, les obligations souveraines ne sont soumises à aucune taxe fédérale, étatique ou locale, de l’ensemble du territoire américain.

La dette publique, qui a été classée en catégorie « spéculative » en février 2014, frôle les 73 milliards de dollars. Quelque 20 % des fonds mutuels obligataires américains sont exposés à la dette portoricaine pour un total de 11,3 milliards de dollars, selon les estimations de Morningstar. Les hedge funds détiennent pour leur part 15 milliards de dollars. La concomitance des deux situations n’a pas échappé à Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand : «  J’ai proposé ces jours-ci à mon ami Jack Lew (secrétaire au Trésor américain) que nous prenions Porto Rico dans la zone euro si les Etats-Unis étaient prêts à prendre la Grèce dans l’union du dollar. Il a pensé que c’était une blague », a-t-il déclaré lors d’une conférence de la Bundesbank.

Gestion approximative

Le gouverneur de l’île, Alejandro Garcia Padilla, a jeté un coup de froid sur les marchés en annonçant, le 29 juin dernier, qu’il souhaitait restructurer la dette et reporter les paiements. La position du gouverneur, qui multiplie les recours afin de placer l’île sous le régime de la loi américaine des faillites*, est jugée éminemment politique par les investisseurs : OppenheimerFunds, l’un des fonds les plus exposés, a fait savoir que l’économie de Porto Rico était suffisamment robuste pour lui permettre d’honorer ses échéances.

Malgré leurs divergences de vues, les négociations entre le gouvernement et ses créanciers ne sont pas rompues. Une première réunion s’est tenue le 13 juillet dernier dans les locaux de Citi, à New York, afin d’examiner le rapport publié par trois anciens experts du Fonds monétaire international (FMI) et d’établir un plan de restructuration de la dette et de relance de l’économie. L’étude, publiée début juillet, détaille sans complaisance la gestion approximative des finances publiques de Porto Rico depuis dix ans. Il ressort de l’analyse de la trajectoire des déficits publics que les réformes sont nécessaires et urgentes. Sans cela, le déficit doublerait dans les dix ans à venir pour atteindre 10,7 % du PIB en 2025. Sans compter que les entreprises publiques de gestion de l’électricité et de l’eau sont aussi dans une situation d’endettement préoccupante.

Les propositions de réforme visent la fiscalité, les avantages des salariés de la fonction publique et les minima sociaux. Il s’agit de caler la réglementation portoricaine sur le régime fédéral américain. « Beaucoup des dispositions concernant les employés de la fonction publique sont exagérément généreuses, a déclaré Anne Krueger, l’un des auteurs du rapport. Ils bénéficient de 30 jours de congés payés par an. » Selon le FMI, le secteur public représente 20,6 % de la population active de l’île, contre 4,6 % aux Etats-Unis.

Enfin, le salaire minimum, actuellement calé sur celui des Etats-Unis, pourrait être revu à la baisse afin d’améliorer la compétitivité de l’île par rapport à ses voisines. En 2015, Porto Rico pointait à la 47e place du classement Doing Business, contre la 7e aux Etats-Unis. Le groupe de travail formé par le gouvernement doit présenter ses travaux d’ici le 30 août 2015.

*Les entités publiques de Porto Rico ne peuvent pas recourir au « Chapter 9 » de la loi américaine des faillites. Un projet de loi a été déposé en ce sens au Sénat.

Une économie fragile

L’économie de Porto Rico stagne depuis les années 70. La situation s’est aggravée à partir de 2005, avec la fin des incitations fiscales fédérales ; le PIB est inférieur de plus de 10 % à son niveau d’alors. Le taux de chômage est de 14,3 % ; 40 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Si Porto Rico devait rejoindre un jour la Confédération des Etats, il en serait, et de loin, l’Etat le plus pauvre. En 2013, le PIB par tête s’élevait à 28.325 dollars. Dans le Mississipi, il était de 31.551. Par contraste, il serait l’un des Etats les plus endettés. Cette situation amène les Portoricains à faire le choix de l’exil. Depuis 2006, la population baisse de 1 % en moyenne par an, pour s’établir à 3.600.000 habitants. Désormais, la population émigrée dépasse en nombre la population locale.

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