Gestion alternative

Paris cherche investisseurs désespérément

le 10/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Les « hedge funds » peinent à se développer dans l’Hexagone.

Quand un gérant vient nous voir avec un projet d’installation à Paris, nous nous assurons qu'il a bien pesé tous les aspects de ce choix, notamment par rapport à Londres », ironise Denis Beaudoin, patron de Finaltis, une société de gestion alternative française qui joue également le rôle d'incubateur de talents. Pour ce dernier, la France n’est pas le terrain de jeu idéal pour les hedge funds. Un constat largement partagé par l’ensemble de la profession. Dans son rapport annuel 2014, Preqin estime à 34 milliards de dollars l’encours géré par des gérants basés en France, loin derrière Londres (440 milliards) et bien sûr les Etats-Unis (1.893 milliards).

Pourtant, avant la crise, Paris était l’une des places fortes dans ce domaine en Europe. « C’était l’un des leaders, notamment avec une présence forte en fonds de 'hedge funds' », regrette Fabrice Cuchet, responsable de la gestion alternative chez Candriam (ex-Dexia AM). Les quelque 350 fonds de fonds français géraient 37,8 milliards d’euros fin 2007. Une société comme HDF Finance, l’un des pionniers dans le secteur en France, était parvenu à 5 milliards d’encours.

Mais la crise a été fatale à bon nombre d’acteurs de la multigestion alternative. Exit des sociétés comme ADI ou AGF, entre autres, en raison principalement de problèmes liés à la liquidité de ces fonds. Leur encours a chuté à 12 milliards pour 179 fonds.

L’industrie alternative française montre aujourd’hui un visage radicalement différent. « Il y a peu de grands acteurs en gestion directe et beaucoup de petites structures tandis que les fonds de fonds sont convalescents », décrit Fabrice Cuchet. La multigestion a en effet dû se réinventer. « La multigestion telle qu’on avait l’habitude de la pratiquer, qui ne reposait que sur la sélection de produits, ne répond plus aux attentes des investisseurs », remarque Marc Romano, directeur général de Rothschild HDF IS. A l’instar de ces deux sociétés de gestion, un mouvement de consolidation a marqué le secteur depuis deux ans. « Notre objectif était de créer pour nos clients des solutions d’investissement permettant de combiner les deux styles de gestion, traditionnelle et alternative », poursuit ce dernier.

Cette bascule vers le conseil en investissement a été suivie par d’autres acteurs de la place comme BNPP IP ou Eraam. De son côté, Ofi AM a passé un accord avec Man-GLG pour avoir l’exclusivité en France de la plate-forme de comptes gérés du groupe britannique. « Dans un premier temps, ce partenariat a été source de nombreuses adaptations mais il était aussi un moyen pour nous de nous développer », affirme Frédéric Lebel, responsable de la multigestion alternative chez Ofi AM.

Pour répondre à une demande des investisseurs pour des stratégies pures, Lazard Frères Gestion (LFG) a fait le choix de se focaliser sur les gestions long short actions, très en vogue actuellement. « L’approche multistratégie n’était pas accessible à tous les investisseurs pour des raisons de complexité des fonds », explique Alain Albizzati, directeur de la multigestion alternative.

Côté gestion en direct, en dehors de quelques acteurs de taille significative (Capital Fund Management, Candriam, Boussard & Gavaudan), les gérants de hedge funds installés de ce côté-ci de la Manche ont bien du mal à se développer. L’annonce, en 2012, du lancement à Paris de la société de gestion de Guillaume Rambourg, Verrazzano Capital, avait donné beaucoup d’espoir. Mais la dynamique escomptée n’a pas eu lieu. Serait-il donc plus compliqué d’ouvrir un hedge funds à Paris ?

Pas de barrières structurelles

Le succès de Verrazzano Capital, dont l’encours totalise aujourd’hui 850 millions de dollars, prouve l'inverse. « Il n’y a pas, à proprement parler, de barrières structurelles à l’installation de ce type de gestion dans l’Hexagone », souligne Jean-Marc Stenger, directeur des investissements alternatifs chez Lyxor, dont la plate-forme de compte géré est leader mondial. Au contraire, de l’avis des professionnels du secteur, la Place de Paris serait favorable au développement de cette activité. « Paris bénéficie d’un bon cadre réglementaire et d’un régulateur plutôt actif et favorable au développement de l’industrie en France », poursuit Denis Beaudoin. « Nous avons, dès le départ, fait le choix de nous installer à Paris et n’y avons rencontré aucune difficulté opérationnelle », relève Emmanuel Boussard, responsable des investissements chez Boussard & Gavaudan.

Le problème serait plutôt du côté des investisseurs. « En restant à Paris, les gérants s'éloignent de ces derniers », affirme Eric Debonnet, responsable de Hedge Funds Solutions chez BNPP IP. Depuis la crise, leur allocation à la gestion alternative a été réduite. « Elle ne représente plus en moyenne que 0,7 % de leurs actifs, contre 2,7 % en 2007 », note Frédéric Lebel, et ce alors que l’encours global a atteint de nouveaux sommets à plus de 2.300 milliards de dollars.

« En France, l’obsession des investisseurs pour la liquidité a été néfaste aux 'hedge funds' », relève Eric Debonnet, pour qui ces derniers souffrent, à tort, d'un déficit d'image. « Pour des raisons réglementaires ou simplement politiques, les investisseurs sont peu nombreux à s'intéresser aux fonds alternatifs, même au format Ucits », s'insurge Denis Beaudoin. Or une jeune société, surtout dans des métiers de niche comme l'alternatif, va d'abord chercher du soutien auprès de ses investisseurs domestiques. Un véritable cercle vicieux, car si ces jeunes sociétés ne décollent pas sur leur marché, elles n'apparaissent pas dans le radar des investisseurs étrangers.« Il faut une masse suffisante pour que les investisseurs viennent à Paris, indique Nicolas Rousselet, responsable de la multigestion chez Unigestion. L'offre de fonds en France est réduite, il y a beaucoup de petits fonds à faible volatilité qui ne peuvent pas entrer dans notre champ d'investissement vu que nos portefeuilles sont très concentrés. »

Une initiative comme celle d’Emergence a déjà permis à quatre sociétés de gestion de doper leur collecte (lire entretien). « Le soutien d’Emergence nous a permis d’être plus visible auprès des investisseurs, indique Fabrice Dumonteil, président d’Eiffel Investment Group. Le fonds concerné, lancé avec 15 millions de nos fonds propres, a vu son encours grimper à 120 millions début 2014. » Mais cette initiative reste isolée.

Choix de Londres ou Dublin

L'autre problème est l'image que la France véhicule auprès des investisseurs étrangers : « A force de taper sur la finance, les politiques ont fini par détourner bon nombre d'investisseurs de la France », affirme Emmanuel Boussard. « Sur 100 investisseurs rencontrés, 80 nous demandent pourquoi nous restons à Paris, indique Dominique Ceolin, président d'ABC Arbitrage. Ils ne comprennent pas, d'un point de vue métier, notre choix. »

« A partir du moment où il y a peu d’offre, il n’y a pas de dynamique de développement possible », affirme Jean-Marc Stenger. Les gérants installés à Londres bénéficient en effet de plus de supports, avec des avocats spécialisés, des consultants, des administrateurs, des valorisateurs... « Dans la mesure où il y a plus de gérants qui ont une offre de gestion alternative, il est plus facile d'avoir un écosystème plus développé », souligne Alain Albizzati.

Certaines sociétés parisiennes ont fini par se localiser à Londres, comme Parus Finance ou Axiom AI. De son côté, Dominique Ceolin reste pour le moment à Paris. Néanmoins, ABC Arbitrage s'agrandit en Irlande. « Nous créons une filiale à Dublin qui va nous permettre de développer des stratégies existantes ou d'en créer de nouvelles qui n'auraient pas été possibles en France, explique-t-il. De même, nous allons ouvrir un bureau en Asie. »

ABC Arbitrage va investir de 1 à 2 millions d'euros dans ces projets sans compter les emplois induits, des développements qu'il regrette ne pas pouvoir projeter en France. « Tant qu’on n'en aura pas fini avec l’instabilité juridique et fiscale dans ce pays, cela risque d’être compliqué d’attirer les investisseurs », s’agace Emmanuel Boussard, un peu désabusé.

La crise a été fatale à bon nombre d'acteurs

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