Gestion institutionnelle

La gestion flexible redécouverte

le 12/03/2015 L'AGEFI Hebdo

Traditionnellement destinées à la clientèle privée, ces stratégies trouvent un écho auprès des institutionnels.

gestion d'actifs
(Fotolia)

Si les institutionnels, en théorie allocataires de leurs portefeuilles, ne constituent pas la clientèle traditionnelle des stratégies flexibles, « ils semblent participer à l’engouement pour ces gestions comme plus généralement pour les gestions diversifiées », estime Jean-Paul Raymond, directeur de la recherche de Quantalys. Le fournisseur de données, qui propose un Observatoire de la gestion flexible, a constaté une progression des fonds flexibles (ouverts) à l’échelle européenne en 2014 : 7,5 milliards d’euros de collecte nette pour les fonds flexibles Europe (+43 %), dont 880 millions pour les parts « institutionnels » (+60 %) ; 8 milliards d’euros de collecte nette pour les fonds flexibles Monde (+22 % malgré la décollecte de Carmignac Patrimoine), dont 1,7 milliard pour les parts « institutionnels » (+31 %). On note que nombre d’institutionnels n’achètent pas ce genre de fonds via des parts « institutionnels ». « Nous ne proposons pas de parts spécifiques selon la nature des investisseurs, mais seulement selon la réglementation des pays autorisant (ou non) les rétrocessions de commissions », note Jean Médecin, membre du comité d’investissement de Carmignac, dont 10 % des encours sont aujourd’hui distribués auprès d’institutionnels.

Et donner une définition précise des fonds flexibles constitue un exercice difficile, reconnaît Quantalys. « L’allocation sur l’un des segments sous-jacents (actions, obligations, monétaire) doit pouvoir varier, à la discrétion du gérant, de manière significative, par exemple de 0 à 50 % de l’encours, afin de profiter des opportunités ou de protéger le capital en cas de chute d’un marché, précise Jean-Paul Raymond. On constate un fort intérêt des institutionnels, dans le même esprit d’adaptation, pour les fonds de ‘Performance absolue multi-assets’ et les fonds diversifiés ‘Prudents Monde’. » Sans oublier, explique Emmanuelle Court, directrice commerciale chez CPR AM, « l’importance des mandats, non pris en compte ici alors que nous en avons créé une dizaine sur ces stratégies rien que sur les douze derniers mois ».

Plus de 10 % ?

Les investisseurs ont depuis longtemps diversifié leurs actifs, mais ils élaboraient auparavant leur allocation pour plusieurs années à venir... « La question de l’horizon a désormais évolué, pointe Jean Médecin. Fini les 25 ans d’‘âge d’or’ des marchés actions pendant lesquels il suffisait d’investir sur cinq ans pour espérer un rendement positif. Ce n’est plus la règle depuis 2008, comme ce n’était déjà pas le cas par le passé, mais on l’avait oublié. » Le retour récent de la volatilité renforce aussi l’intérêt pour la gestion flexible, au détriment des fonds « multi-assets » prudents et « benchmarkés » sur des stratégies directionnelles. « L’approche diversifiée ‘statique’ (70 % taux-30 % actions) s’est révélée peu protectrice dans les crises récentes : les institutionnels ont donc fait évoluer leur demande, développe Richard Buyère, managing partner d’Indefi. Notre étude de 2013 montrait leur déplacement de la gestion diversifiée vers la gestion ‘pure’, en parallèle à la création de poches tactiques plus flexibles, imposant au gérant d’exploiter vraiment ses marges de manœuvre pour jouer un rôle d’amortisseur entre les principales classes d'actifs choisies par l’investisseur. »

Pour influencer un portefeuille institutionnel dans ce sens, la poche tactique « flexible » doit peser au moins 10 % de l’encours total. « Dès lors, il n’est plus rare, pour les comités d’investissement, d’entendre parler d’approche ‘patrimoniale’ et de ‘protection du capital’ », ajoute Emmanuelle Court. Une référence au fonds Carmignac Patrimoine, qui avait réduit soudainement son exposition aux actions (jusqu’à 0 % au lieu de 40 %-50 % en vitesse de croisière) en septembre 2008 ? « Avant ces cas extrêmes, le besoin de flexibilité était naturellement moins fort, rappelle Malik Haddouk, directeur de CPR AM Gestion diversifiée (7 milliards d’euros d’encours, à 65 % institutionnels). La réactivité est devenue un élément clé de nos mandats et de notre gamme CPR Croissance, qui s’appuie sur un modèle d’allocation multi-scénarios mis en place sur les différentes zones géographiques et classes d’actifs. »

Motivations diverses

Rassurés par la « courbe d’apprentissage » des spécialistes en gestion flexible, les institutionnels ont relancé leur réflexion sur ces stratégies depuis trois ans (lire l’entretien). L’idée était de quitter la zone de « prudence » (pas de sécurité) dans laquelle les plaçait la gestion diversifiée traditionnelle pour optimiser leurs rendements. « Cette volonté de s’éloigner des indices de référence nous semble la principale motivation, expliquent Pascal Dumont et Grégory Kerguelen, directeur commercial France et responsable relations clientèle Protection Sociale chez BNP Paribas IP (34 milliards d’euros pour Multi-Assets Solutions, dont 8 milliards en gestion flexible). Les bonnes performances des actifs directionnels depuis trois ans vont accentuer cette volonté de limiter l’exposition du portefeuille au beta : les investisseurs anticipent que les actions et les obligations ne vont plus tellement monter, et se tournent vers des stratégies capables d’arbitrages entre actifs. » Les assureurs vie en particulier doivent organiser les sorties de fonds en euros, accompagner un transfert de risques vers les actions, nécessaire pour générer à nouveau du rendement. « Les fonds flexibles, plus ‘taux’ ou plus ‘actions’, sont un bon moyen de profiter de ces expertises après vingt ans profitables pour les stratégies obligataires ‘buy and hold’ », ajoute Vincent Rémy, responsable commercial institutionnel chez DNCA, dont le fonds Eurose (3,6 milliards d’euros) a connu une explosion de sa part « institutionnelle », passée en deux ans de 10 % à 40 % de l’encours total.

« Accepter de prendre plus de risques tout en contrôlant mieux cette prise de risques, résume aussi Christophe Point, directeur de la distribution France/Genève/Monaco chez NGAM (300 millions d’euros en gestion flexible avec Dorval, H2O et Seeyond). Ce passage à la gestion flexible est également l’occasion d’analyser un portefeuille institutionnel pour souligner les multiples expositions à un même risque et limiter les corrélations. » Une fois arrêtée l’allocation en fonction des contraintes des investisseurs (performances, perte maximum, volatilité, ratio de Sharpe), ces placements peuvent se faire en direct ou via des outils indiciels (comme chez CPR AM), en utilisant des produits dérivés pour se couvrir sur différents risques (comme la duration). L’exposition à certaines classes d’actifs moins habituelles (matières premières, devises, etc.) peut apporter le surcroît de rendement recherché à certains moments donnés, sans besoin d’être investi en permanence, d’autant plus que les institutionnels ont la capacité de négocier les commissions de mouvements.

Outil de pilotage

Enfin, la gestion flexible devient un outil de pilotage face à de nouvelles contraintes réglementaires et/ou techniques spécifiques, comme les ratios prudentiels pour les assureurs, les obligations de couverture du passif (aux Pays-Bas) ou de limites de tracking error (au Danemark) pour les fonds de pension, voire les contraintes de perte maximum pour les caisses de retraite. Ces stratégies répondent aussi bien aux logiques d’accumulation de capital qu’aux logiques de désaccumulation : « Certains fonds de pension sont dans la seconde phase, et contrairement à la première, pendant laquelle une allocation statique, figée en fonction des passifs et non pas des actifs également, pouvait suffire, ils ne peuvent plus prendre le même risque de pertes en capital (‘drawdown’). S’exposer aux actifs risqués uniquement aux moments propices induit de savoir gérer la volatilité (et d’éventuelles pertes à court terme) sur une phase d’investissement à moyen terme », poursuit Jean Médecin, alors que Carmignac réfléchit à créer des parts « distribuantes » à côté des « capitalisantes » (avec NAV spécifique). « Le Code monétaire et financier permet depuis juillet 2013 un report à nouveau sur les plus-values des OPCVM qui peut faciliter une évolution vers une gestion plus flexible », ajoutent d’ailleurs les spécialistes de BNP Paribas IP.

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