L'analyse de... Isabelle Job, directeur des études économiques, Groupe Crédit Agricole

Les tentations populistes

le 09/04/2015 L'AGEFI Hebdo

Les tentations populistes
Isabelle Job, directeur des études économiques, Groupe Crédit Agricole
(DR)

En zone euro, la stratégie de la seule austérité, qu’elle soit budgétaire ou salariale, a mis l’ensemble de la région dans une logique d’attrition et non d’expansion, une condition pourtant nécessaire pour résorber les dettes dont le poids n’a cessé, depuis, d’augmenter. Et surtout, la capacité d’acceptation du corps social a été soumise à rude épreuve, avec des populations angoissées, inquiètes de leur avenir, prêtes à écouter les discours simplistes et démagogues de partis extrêmes.

La maigre reprise observée dans les pays du sud de l’Europe, les plus affectés par la crise, est loin d’être à la hauteur des lourds sacrifices consentis par les populations. Qu’ils soient étranglés par les dettes, qu’ils aient subi des pertes de salaire ou un alourdissement de la fiscalité, qu’ils soient eux-mêmes ou leurs enfants au chômage depuis longtemps, tous ont le sentiment de déclassement et d’appauvrissement face à des élites politiques jugées lointaines et déconnectées, insensibles à leurs angoisses. La montée dangereuse des partis extrêmes et populistes ou la percée électorale des mouvements contestataires anti-européens témoignent de cette exaspération croissante.

En Italie, en Irlande, à Chypre et plus encore en Espagne ou en Grèce, les mouvements d’extrême gauche séduisent de plus en plus d’électeurs. Ces partis protestataires dénoncent les élites venues d’en haut à la solde de Bruxelles et de sa politique « austéritaire ». Leur credo est de redonner la parole au « peuple », avec un citoyen acteur d’une vraie démocratie participative. La Grèce, qui a payé un lourd tribut à la crise, est le cas sans doute le plus emblématique de cette fracture grandissante entre les citoyens et les partis traditionnels censés les représenter. La victoire de Syriza, le parti d’extrême gauche, aux élections de janvier procède d’un double rejet, celui de la confiscation du pouvoir par des élites qui ont gaspillé les bénéfices de l’adhésion à l’Union européenne sans montrer par la suite une forte disposition à partager l’effort collectif, et celui des politiques de seule austérité jugées responsables du naufrage social actuel. Les partenaires européens, convaincus des bienfaits de l’austérité et des réformes, n’ont guère l’intention d’ouvrir une brèche en laissant croire en une politique alternative, d’où d’âpres négociations avec les autorités grecques et un compromis probablement minimaliste, afin d’éviter tout risque d’effet tache d’huile dans les pays lourdement endettés où la demande sociale est forte et où les mouvements contestataires gagnent du terrain. On pense notamment à l’Espagne où Podemos (« nous pouvons »), un parti issu des Indignés et hostile à la politique de Bruxelles, a fait une percée spectaculaire en s’imposant, en moins d’un an, comme la troisième force politique du pays.

En Europe du Nord, c’est une autre forme de populisme, identitaire ou nationaliste, qui se développe. Alors que ces pays ont moins souffert de la crise, le discours protectionniste de ces partis entre en résonance avec les inquiétudes de nombreux citoyens européens sur l’ouverture, qu’elle soit économique avec la globalisation, ou sociétale avec le développement des flux migratoires. En Autriche, en Allemagne, en Finlande et en France, les partis « patriotiques » ont le vent en poupe. Certains d’entre eux vont même jusqu’à préconiser la fin de l’euro et le retour aux monnaies nationales, symboles de l’Etat-nation et de son pouvoir monétaire. Tous dénoncent la perméabilité des frontières de l’Union et les accords de Schengen et tiennent un discours nationaliste et xénophobe pointant du doigt l’échec des politiques d’intégration des populations immigrées, en particulier musulmanes. Attiser les peurs, celle de l’étranger, celle du déclin, celle de devoir payer pour l’incurie des autres, permet de désigner des boucs émissaires faciles allant de l’immigré à l’Europe, en passant par les élites politiques traditionnelles.

A la fracture économique s’ajoute donc désormais une fracture politique Nord-Sud. L’Europe ne peut pas faire la sourde oreille, elle a commencé à sortir de la logique punitive et contraignante qui a dicté son action dans la crise au profit d’une approche plus équitable et solidaire, elle parle moins de sacrifice en signalant des marges de manœuvre sur les déficits et plus d’avenir en renouant avec une Europe des projets. De quoi, on l’espère, réenchanter le rêve européen pour susciter à nouveau l’adhésion et repousser les tentations populistes et nationalistes.

A la fracture économique s’ajoute désormais une fracture politique Nord-Sud

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