La Russie au seuil de la stagflation

le 06/11/2014 L'AGEFI Hebdo

Ebranlé par la crise ukrainienne, le modèle économique russe est à bout de souffle.

La Russie au seuil de la stagflation
La banque centrale russe à Moscou.
(Bloomberg)

La Russie file un mauvais coton. Les sanctions économiques occidentales, prises à la suite du conflit en Ukraine, les contre-sanctions russes et la chute des cours du pétrole nuisent sérieusement à son économie (la huitième du monde). Depuis fin juin, le rouble a repris sa dégringolade : -20 % face à un panier euro-dollar. Les interventions de la banque centrale sur le marché des changes (environ 70 milliards de dollars depuis le début de l’année) et la hausse du taux d’intérêt directeur (de 5,5 % en début d’année à 9,5 % aujourd’hui) n’y ont rien fait. Même si les sorties de capitaux ont ralenti à 13 milliards de dollars au troisième trimestre (contre 24 milliards au deuxième et 49 milliards au premier), la tâche de la banque centrale, qui souhaite adopter un régime de change flottant début 2015, est de plus en plus complexe. La croissance du PIB est au point mort (0,2 % au troisième trimestre selon la banque centrale) et l’inflation au plus haut depuis trois ans (8,4 % en octobre, contre un objectif de 4,5 % en 2015). Pour l’instant, les agences de notation maintiennent le pays en catégorie « investissement » (Baa2 pour Moody’s, BBB pour Fitch, et un cran au-dessous, BBB-, pour Standard & Poor’s), mais avec une perspective négative.

Alors que le cessez-le-feu en Ukraine reste fragile, en Russie, les sanctions occidentales perturbent en profondeur l’investissement et la consommation. Les entreprises ont un accès limité aux marchés de capitaux étrangers, des coûts de financement en hausse, dans un climat d’affaires incertain. Les ménages, eux, affrontent un choc d’inflation (entraîné par la dépréciation du rouble et l’interdiction d’importer certains produits alimentaires), la baisse de leurs salaires réels et une croissance plus faible du crédit à la consommation. Résultat, la croissance du PIB pourrait être nulle au quatrième trimestre 2014 et au premier trimestre 2015, selon la banque centrale. « Nous serons constamment au bord de la récession pour au moins trois ans, a prévenu Alexeï Koudrine, ministre des Finances de 2000 à 2011. Le déclin de la croissance économique actuel n’est pas tant dû aux sanctions qu’au manque de réformes, à un moment où le prix du pétrole diminue. »

Chute des cours du brut

La baisse des cours du pétrole de 25 % depuis juin affecte immanquablement le premier producteur mondial de brut. Au point que la banque centrale travaille sur un scénario « stress » à 60 dollars le baril. Il faut dire que le pétrole et le gaz représentent environ 25 % du PIB, 67 % des exportations et la moitié des recettes budgétaires. Bien que le président Vladimir Poutine ait déclaré que le prix du pétrole actuel (autour de 86 dollars le baril) n’était pas une tragédie pour le budget, son prix d’équilibre est de 102 dollars le baril cette année, selon les économistes de Deutsche Bank. En raison de la chute des cours, ces derniers ont révisé à la baisse leurs prévisions de croissance pour 2015 (-0,2 % contre 1 % auparavant) et 2016 (0,8 % contre 1,4 %). De plus, « l’augmentation de la production de pétrole a considérablement ralenti et celle-ci pourrait même commencer à décliner ces prochaines années selon les estimations officielles », notent les analystes de Moody’s.

Certes, la Russie dispose de fondamentaux solides. La dette publique s’élève à moins de 15 % du PIB et les réserves de change à 397 milliards de dollars fin septembre. Grâce à leurs réserves de liquidités, les banques et les entreprises peuvent rembourser leurs dettes arrivant à échéance jusqu’à fin 2015. De plus, la baisse du rouble et les restrictions à l’importation permettent d’amortir la chute du prix du pétrole : le compte de transactions courantes affiche un excédent de 52 milliards de dollars sur les trois premiers trimestres, contre 26 milliards sur la même période l’an dernier, soit une amélioration de 1,4 point de PIB, selon les économistes de Morgan Stanley.

Mais la position de la Russie est en train de s’affaiblir. « L’excédent du compte de transactions courantes n’a financé que 60 % des sorties de capitaux des neuf premiers mois, souligne Moody’s, dont la prochaine publication sur la note souveraine russe est prévue le 21 novembre. Le gouvernement et les entreprises russes, écartés des marchés de capitaux internationaux depuis le deuxième trimestre, ont augmenté leur demande de liquidités en devises sur le marché intérieur, contribuant à l’érosion des réserves de change. » Pour le Fonds monétaire international, la Russie doit utiliser ses réserves à bon escient et changer de modèle économique.

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