Les invités de L'Agefi... Jon Skillman, managing director Europe continentale, et Philip Warland, head of public policy, Fidelity Worldwide Investments

« La révolution des retraites britanniques en est une pour la gestion d’actifs »

le 06/11/2014 L'AGEFI Hebdo

« La révolution des retraites britanniques en est une pour la gestion d’actifs »
Jon Skillman et Philip Warland managing director Europe continentale (g.) et head of public policy (d.), Fidelity Worldwide Investments
(DR)

L’industrie de la gestion d’actifs a retrouvé ses revenus de la période pré-crise, mais pas sa rentabilité. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a clairement une pression sur les marges. La première raison est l’augmentation des coûts, notamment dans les technologies. Par exemple, vu notre processus d’investissement basé sur le stock-picking, nous avons besoin d’exploiter de nombreuses données afin que les analystes puissent les analyser sur leur poste de travail. Nous devons aussi investir pour assurer la best execution dans le trading. Nous avons donc dépensé 15 millions de dollars dans un nouveau système global de recherche multi-asset, utilisé par les gérants de portefeuille pour développer leurs propres processus d’investissement.

La réglementation est un autre poste de coûts. Les gestions doivent s’adapter à des dizaines de nouvelles règles, Emir, Fatca, AIFM, Ucits V, AML 4… qui ont un impact collectif. Nous sommes inquiets car cet impact commence à peser sur les rendements générés pour les investisseurs, et pourrait compromettre notre métier. Autre problème, si une réglementation est adaptée à un pays, cela ne signifie pas qu’elle le sera à un autre. La directive MIF I a conduit à la réduction de la liquidité sur les marchés. Mais MIF II aura probablement un impact encore plus fort. Le problème est qu’il s’agit d’un texte qui concerne les titres, mais n’est pas ciblé pour la distribution. Le fait que les clients ne disposeront plus d’un large choix de produits, de conseils avisés et à des prix raisonnables nous inquiète aussi. Par exemple, au Royaume-Uni, la Retail Distribution Review (RDR) a banni les commissions entre les producteurs et les distributeurs pour les nouveaux produits, ce qui contraint les conseillers à adopter un nouveau business model. La réforme a déjà un impact sur la chaîne de revenus, et coûte à l’industrie 70 points de base dans certains cas du fait de l’essor de la gestion passive et des plus grandes marges de manœuvre des distributeurs pour peser sur les prix. Cela devrait également conduire à une augmentation du nombre de produits, comme on a pu le constater aux Pays-Bas. C’est une situation préoccupante car les gérants vont perdre en économie d’échelle. La taille des fonds européens est déjà en moyenne plus réduite qu'aux Etats-Unis. De plus, nous devons faire face à de nouveaux distributeurs, des plates-formes en ligne qui vont perturber l’industrie, même si elles ne peuvent proposer un service de conseil complet. Enfin, avec MIF II, nous courons le risque de renforcer le modèle de l’architecture fermée. C’est bon pour les compagnies dont la marque est forte, mais cela ne l’est pas pour les clients. Face à tous ces enjeux, il faut faire croître les encours. Mais il existe encore des leviers de croissance.

Quels seront ces leviers justement ?

Un des principaux concerne les avoirs des retraites. L’individu ne peut plus se reposer sur son gouvernement et les systèmes de retraite. Les actifs globaux des retraites sont passés de 16 milliards de dollars en 2003 à 31 milliards en 2013. Cinq pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Japon, Australie et Canada) représentent 89 % de ces encours. Les systèmes de retraite sont bien sûr à des stades différents de développement selon les pays. Mais la vraie question est la suivante : le système d’épargne privé est-il supposé être le véhicule principal pour les retraites ou est-il juste supplétif ? La tendance va des régimes de retraite à prestations définies à ceux à contributions définies, ce qui transfère la responsabilité de gérer son épargne retraite aux individus. Ce qui se passe au Royaume-Uni est une véritable révolution. C’est une opportunité extraordinaire pour la gestion d‘actifs, puisque nous devons accompagner cette révolution mais aussi nous préparer pour l’ère de la décumulation, avec de nouveaux produits et de nouvelles solutions.

En termes de régulation, l’industrie de la gestion d’actifs a gagné une bataille sur la question du risque systémique...

Nous avons gagné la première bataille : le FSB (Conseil de stabilité financière), après consultation du secteur, a conclu que la taille d’une société de gestion était moins importante que ses liens avec le système bancaire. Il travaille maintenant sur un second draft, avec une approche fondée sur les produits et les activités. Nous estimons que cette approche est raisonnable, car les risques sont présents dans les activités de repo, de prêts emprunts de titres et de leviers. Mais cela concerne plus les hedge funds et les prime brokers.

Dix-huit banques ont signé un accord sur un moratoire avant de déboucler les contrats de dérivés dans le cas d’une faillite de banque. Quelles sont les conséquences pour les gérants d’actifs ?

Les asset managers ne peuvent conclure un tel accord du fait de leur obligation fiduciaire de protéger les avoirs des investisseurs. Nous sommes en pourparlers avec l’Isda (International Swaps and Derivatives Association) afin d’évaluer de quelle façon les gérants pourraient être intégrés à ce processus. Notre spécificité est problématique dans d’autres textes, comme celui du Mécanisme de résolution unique. Les gérants doivent faire attention à ne pas être trop entraînés dans la cascade de ressources financières mobilisables pour couvrir les coûts de résolution d’une banque, car ils ne peuvent utiliser les encours de leurs fonds. Nous sommes donc prudents par rapport aux Cocos (obligations contingentes convertibles). Le cas est identique dans le schéma futur de la résolution des chambres de compensation. Nous ne pouvons accepter une décote sur les marges variables pour le compte de nos clients.

Quelle est votre opinion concernant la nouvelle Commission européenne ?

Il y a clairement un changement de climat à Bruxelles. Le Parlement semble prêt à être plus actif dans la réglementation. Mais il faut être prudent. Il y a encore un certain nombre de textes qui doivent être complétés : MIF II, Sécurité financière, Protection des données… Cette dernière est particulièrement importante : elle va statuer sur le fait que l’individu a le droit à l’oubli. Que cela signifie-t-il pour nous, asset managers, qui sommes contraints de conserver toutes les données pendant sept ans ?

Alors que les banques réduisent leur bilan, quel rôle doivent jour les gérants dans le financement de l’économie ?

Par définition, les gérants investissent les encours des clients dans l’économie. La question aujourd’hui est de savoir si nous devrions aller plus loin. Les gérants peuvent accompagner la croissance, la financer, mais ne peuvent la créer. Financer des projets d’infrastructure est complexe, car ceux-ci exigent des engagements de long terme, ce qui pose un problème de liquidité. De plus, nous ne pouvons porter les risques du projet. Donc il faut être prudent. De même, nous sommes dubitatifs vis-à-vis des fonds de dette. Le problème est que cela pousse la gestion d’actifs dans la sphère du shadow banking, ce qui ne nous paraît pas positif pour l’industrie. Cependant, la Commission européenne va peut-être travailler un modèle d’obligation standardisée pour les PME. Nous pourrions nous y intéresser, si celui-ci est sécurisé, car nous ne souhaitons pas nous engager dans le monde du non-coté.

Pensez-vous que les géants du Net puissent perturber le marché ?

Nous pensons que les Google, Amazon et autres ne deviendront pas gérants d’actifs : il y a trop de réglementations à respecter. Mais ils pourraient jouer un rôle important dans la distribution. Amazon connaît bien son métier de distributeur, c’est au cœur de son modèle. Cela pourrait très certainement perturber celui de l’industrie, et nous devons porter une grande attention à nos stratégies dans ce secteur.

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer

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