L’ISR, un marché en pleine mutation

le 12/06/2014 L'AGEFI Hebdo

Ces derniers mois préfigurent un tournant. Investisseurs et gestionnaires s’emparent réellement de l’approche socialement responsable.

L’ISR, un marché en pleine mutation
(rea)

La vertu, difficile à vendre ? C’est, à grands traits, ce qui pourrait transparaître des chiffres rapportés par Novethic sur l’ISR (investissement socialement responsable) en France. Les fonds labellisés « ISR » pèsent en effet pour environ 5 % des actifs sous gestion français avec un encours, à fin 2013, de 169,7 milliards d’euros. « La croissance des encours ISR ‘stricto sensu’ ralentit, atteste Dominique Blanc, directeur de la recherche au sein de Novethic. Elle n’est sur l’année 2013 que de 14 % contre 29 % en 2012. » Autre élément de la santé relative du secteur : il a été longtemps nourri par la transformation de nombreux fonds, les sociétés de gestion estampillant notamment leurs OPCVM monétaires en produits socialement responsables, entraînant mécaniquement une croissance « artificielle » des encours. Or, une mutation est en train de s’opérer, avec d’un côté une nouvelle dynamique insufflée par les investisseurs devenus proactifs et de l’autre, des offres plus structurées de la part des gestionnaires. 

Préférence pour l’ESG

Signe d’une meilleure prise en main du sujet par les institutionnels, en avril, Axa Investment Managers (Axa IM) soulignait dans un rapport que les grands clients étaient de plus en plus nombreux à demander le suivi et l’évaluation des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) de leurs portefeuilles. « Partout lors de mes déplacements, en France comme à l’étranger, les investisseurs attachent une importance croissante à la manière dont les facteurs ESG affectent leurs rendements sur le long terme », insiste Matt Christensen, directeur de l’investissement responsable d’Axa IM. D’ailleurs, le groupe Axa entend suivre le mouvement et appliquer la diffusion des critères ESG à l’ensemble de ses portefeuilles pour comptes propres (actions, obligations, immobilier…) et passer « en tout ESG » d’ici à 2015.

Acteur positionné de longue date sur le segment de l’ISR, Amundi annonçait en octobre dernier la volonté de faire croître ses actifs socialement responsables de 66 milliards à 100 milliards d’ici à fin 2015. Le constat est le même. « Les investisseurs sont désireux de connaître les risques à long terme auxquels ils sont exposés en évaluant la qualité de la politique de responsabilité sociale des entreprises (RSE) en portefeuille et leur modèle de développement », atteste Thierry Bogaty, directeur d’Amundi Expertise ISR. Initiative symptomatique de cette tendance : l’Erafp, l’établissement de retraite additionnelle de la fonction publique, vient de mesurer l’empreinte carbone de ses investissements en actions afin de jauger le niveau des émissions de gaz à effet de serre de chaque entreprise dans laquelle il détient des participations.

Grandes manœuvres

Ainsi, la volonté des institutionnels d’appliquer à leurs portefeuilles les critères ESG vient supplanter la demande de mandats ou de fonds estampillés « ISR ». « La demande en produits ISR ne décolle pas », témoigne Dominique Blanc. L’une des raisons : l’approche best in class particulièrement répandue en France qui consiste à retenir dans les portefeuilles les entreprises les mieux-disantes au regard d’une notation extra-financière, sans aucune exclusion de secteurs. Or, les institutionnels désirant avant tout ne pas s’écarter de leur benchmark, leurs portefeuilles sont in fine très proches de l’indice de référence, sans qu’un biais ISR ne soit réellement appliqué. « Dernier point : les produits ISR ne sont pas parvenus à isoler clairement leur performance extra-financière », ajoute Dominique Blanc.

Parallèlement, la mutation du marché vient également de grandes manœuvres initiées par les acteurs de la gestion. En décembre, La Française et la société de recherche extra-financière Inflection Point Capital Management (IPCM) nouaient un partenariat sur la gestion actions. Au-delà de l’application du concept des trois critères ESG, il s’agit ici de retenir une méthodologie propriétaire : le strategically aware investing (SAI). « C’est une réponse précise aux investisseurs de long terme, explique Perrine Dutronc, spécialiste produits au sein d’IPCM, un ESG approfondi auquel on a adjoint la notation de deux autres critères : la capacité d’innovation de chaque entreprise et sa capacité d’adaptation pour affronter les grandes évolutions mondiales de demain (changement climatique…) » Résultat : un tiers des actions actuellement retenues dans l’ensemble des fonds ouverts doit être sorti. Autre initiative de poids : le spin off de Natixis AM qui, au 1er janvier 2014, présentait Mirova, une société de gestion dédiée à l’investissement responsable. « Même si l’ISR était pratiqué depuis 1984 au sein de Natixis AM, nous avons souhaité être non seulement plus visibles sur cette expertise mais également offrir une palette large de stratégies », relève Anne-Laurence Roucher, directrice développement et coordination de Mirova. Outre le renforcement des processus d’investissement responsable appliqués aux actions, aux obligations et à la gestion solidaire, ont été mis en place des fonds infrastructures qui permettent de soutenir des projets responsables (éolien, solaire, biomasse…), ainsi qu’« une offre de conseil et d’accompagnement pour institutionnels ou gérants tiers dans l’exercice des droits de vote et la mise en place d’actions d’engagement actionnarial (dialogue avec les émetteurs…) », poursuit-elle. La démarche est volontaire. La dérive du greenwashing (verdissement) semble  peu à peu s’éloigner.

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