L'analyse de... Hervé Juvin, président de L'Observatoire Eurogroup

L'arbre et la forêt

le 23/07/2015 L'AGEFI Hebdo

L'arbre et la forêt
(DR)

Et si la crise grecque était l’arbre qui cache la forêt ? Voilà plusieurs semaines que la dette grecque, la politique de redressement des comptes du pays et le concours européen au salut de la Grèce occupent la scène. Les amateurs de la théorie du complot ne sont pas loin d’y voir une manœuvre de diversions ; pendant que Tsipras amuse la salle, le traité transatlantique avance, et le lobbying des géants d’internet convoitant les données personnelles des Européens, des industriels voulant en finir avec les normes européennes, de l’Etat profond voulant imposer à l’Europe un alignement rigoureux sur les positions américaines, fait rage au Parlement comme à la Commission. Les investisseurs internationaux, eux, ont quelques raisons de regarder du côté de la Chine et de s’interroger. Poursuivant une longue série d’indicateurs négatifs, l’indice des prix à la production en Chine a reculé en mai de 4,8 % (selon le Bureau chinois des statistiques). Les ventes de petits véhicules de transport (camionnettes, etc.) qui assurent le fameux « dernier kilomètre » elles aussi sont en baisse marquée. Les ventes immobilières seraient au plus bas depuis 2009. Quant aux sociétés chinoises cotées en Bourse, elles ont fait l’objet d’une avalanche d’ordres de vente, au point que plusieurs Bourses ont dû fermer leurs portes et que nombre de valeurs sont devenues incotables à la baisse. Voilà sans doute ce qui explique l’incroyable décision du gouvernement d’obliger les banques à financer les achats d’actions… Les pays socialistes créaient de la monnaie pour soutenir les salaires et le pouvoir d’achat. La Chine crée de la monnaie pour faire monter le prix des actifs financiers. Voilà qui signale un national capitalisme sans peur et sans complexes !

La situation vaut d’être analysée sans céder à la peur. Après tout, le krach chinois n’a fait que revenir – un peu – sur les hausses de cours spectaculaires accumulées depuis plusieurs années. Ensuite, parce que le goût proverbial des Chinois pour le jeu semble avoir trouvé un exutoire apprécié dans le marché boursier. Des Chinois jouent en Bourse sans patrimoine, sans presque d’épargne. Des banques ont encouragé des clients à acheter des actions à crédit, avec un minimum d’épargne préalable ; les plus-values rembourseraient et le capital et les intérêts ! L’analyse financière s’est habituée à n’indiquer qu’un sens, celui de la hausse ; n’est-ce pas manifester un esprit dangereusement critique que de supposer qu’un jour, les arbres montés au ciel peuvent prendre la foudre ? Et les effets de levier, aidés par les étonnantes facilités de l’argent et de l’adossement public, ont joué partout, et à plein.

Ici, l’observateur arrête sa plume et se souvient. Des crédits accordés sans épargne préalable, sans revenus, sur la seule certitude de la hausse des prix ? La disparition de la notion de risque et de perte en capital, par des dispositions techniques qui divisent, répartissent, noient la nature du prêt. Des effets de levier enfin, qui gonflent les bilans, multiplient les positions et gagent la hausse sur la hausse ? La crise américaine des crédits immobiliers, la crise bancaire de la titrisation, n’ont pas d’autres caractéristiques ; elles ont été redoutables. Et elles l’ont été parce que tout l’édifice financier patiemment élaboré reposait sur la croissance infinie, et sur la capacité merveilleuse offerte par la finance d’avoir aujourd’hui l’enrichissement promis demain et après-demain. Elles l’ont été parce que l’économie réelle – les prix, les revenus, l’épargne, le budget – a fini par devoir payer pour les montagnes de fausses promesses accumulées dans les prix des actifs financiers.

Voilà où le bât blesse. Locomotive de la croissance mondiale, la Chine patine, et certains décèlent déjà une déflation rampante. Moteur désigné de la reprise, les Etats-Unis lambinent, et rien n’est moins assuré que le retour à une croissance qui porte les salaires, les emplois et les valeurs d’actifs. Quant à l’Europe, inutile de rappeler que les promesses de retour à la croissance reculent de semestre en semestre, jusqu’à ne plus faire parler que les économistes qui y croient encore. En un mot comme en cent, la croissance n’est pas de retour. Ce qui veut dire qu’assurer les rendements attendus des actifs « à risques » est rien moins qu’évident, et va justifier peu à peu des manœuvres naguères interdites, ou inconcevables. Ce qui veut dire que servir les intérêts de la dette, sans parler de rembourser le principal, va devenir de plus en plus insupportable pour les pays endettés qui sont à la merci d’une remontée des taux d’intérêt. Ce qui veut dire aussi, et peut-être surtout, que le désordre financier qui monte, alimenté par l’étrange complaisance qui reproduit en 2015 les plus sûrs motifs de l’effondrement de 2007-2008, a peu de chances de produire autre chose qu’un effondrement financier global dont la forêt chinoise émet les premiers grondements.

Les arbres montés au ciel peuvent prendre la foudre

A lire aussi