L’AIIB, un chien dans un jeu de quilles

le 02/04/2015 L'AGEFI Hebdo

La Chine bouscule l’ordre mondial établi lors des accords de Bretton Woods. Sa banque d’investissement multilatérale a été adoubée par 43 pays, dont 9 européens.

L’AIIB, un chien dans un jeu de quilles
Le 24 octobre 2014 à Pékin, les représentants de 22 pays d’Asie ont donné naissance à l’Asian Infrastructure Investment Bank.
(DR)

La Chine est en passe de gagner une manche dans le match qui l’oppose aux Etats-Unis sur la scène internationale, après avoir attiré la Grande-Bretagne, puis la France, l’Allemagne et l’Italie dans son projet de banque d’investissement régionale : l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB). Elle fait aussi le plein en Asie. Après leur réticence initiale, la Corée du Sud et l’Australie ont été les derniers pays à déclarer leur volonté de devenir membres fondateurs de l’institution avant la date butoir du 31 mars. La Russie et le Brésil en feront partie. Le Japon l’intégrerait dans quelques mois, selon le Financial Times. Au total, l’AIIB comptera 43 pays dont des poids lourds comme l’Inde ou l’Arabie Saoudite. Elle va être dotée d’un capital de 100 milliards de dollars, dont près de la moitié est apporté par la Chine. Le capital détenu par les pays n’appartenant pas à la région est limité à 25 % (11 pays dont 9 européens). L’objectif de cette nouvelle institution multilatérale est de financer des projets d’infrastructures dont l’Asie a cruellement besoin pour assurer sa croissance future.

La présence des pays européens donne une nouvelle dimension à ce projet lancé fin 2013 par la Chine et mis sur les fonts baptismaux en octobre dernier, en concurrence des institutions internationales héritées des accords de Bretton Woods, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la banque régionale Banque asiatique de développement (BAD). « Cette architecture est aujourd’hui clairement déséquilibrée en faveur des pays occidentaux, explique Sylvie Matelly, directrice de recherche à l’IRIS. Rien d’étonnant que ces pays souhaitent créer d’autres structures au sein desquelles ils ont une place plus en cohérence avec leur poids économique et leur rôle dans les institutions internationales. »

L’une des critiques formulées par les Etats-Unis mais aussi le Japon est que cette institution va entrer en concurrence avec la BAD. Mais comme l’ont reconnu le FMI et la Banque mondiale, les deux prêteurs, qui cumuleront plus de 260 milliards de dollars de capital, peuvent coexister vu les besoins dans la région. Dans un rapport de 2010, la BAD évaluait à plus de 8.000 milliards de dollars les besoins pour financer les infrastructures nécessaires au développement de la région à l’horizon 2020, dont un peu moins de 30 % pour les pays du sud comme l’Inde ou la Chine. Le besoin est aujourd’hui d’autant plus important au moment où la locomotive chinoise change de modèle économique. Les géants chinois et indien doivent investir dans des projets non seulement d’infrastructures de transport (route, ferroviaire…), mais aussi d’énergie ou de réseaux d’eau dans leur territoire ainsi que dans les autres pays de la région à plus faibles revenus pour renforcer leur potentiel de croissance.

Gouvernance

L’autre crainte des occidentaux portait sur le mode de gouvernance. Leur suspicion : que l’institution ne respecte pas les mêmes règles de transparence et de contrôle régissant la Banque mondiale ou la BAD, notamment l’attribution des marchés une fois les prêts accordés. Il en va de même du respect de l’environnement ou des droits de l’homme dans le choix des projets financés. Les Européens espèrent influer sur les règles de fonctionnement de l’institution qui commenceront à être discutées dans les prochaines semaines et devraient aboutir à la rédaction des statuts d’ici fin juin.

Les pays européens y trouvent leur intérêt. Derrière son adhésion à l’AIIB en dépit de l’opposition et des avertissements des Etats-Unis, Londres et la City cherchent à prendre position sur le juteux marché du renminbi offshore. En ce qui concerne l’Allemagne, la France et l’Italie, au-delà de la volonté affichée d’influer sur les règles de gouvernance et les pratiques de l’AIIB, se cache le souhait de gagner des parts de marché dans une région où la croissance reste forte (plus de 6 %, selon le FMI). L’AIIB espère pouvoir démarrer ses opérations à la fin de l’année.

Malgré les réticences des Etats-Unis, les Européens vont siéger à l’AIIB qui démarrera ses opérations de prêts fin 2015
Côté BRICS : 150 milliards de dollars

La Chine soigne son rayonnement financier international. Outre l’Asian Infrastructure Investment Bank, elle est partie prenante dans la New Development Bank (NDB), plus connue sous le nom de banque des BRICS*. Les cinq nations ont formalisé leur accord en juillet 2014. L’institution sera dotée de 50 milliards de dollars de capital, équitablement réparti entre les membres fondateurs. Son objectif est de financer des infrastructures dans les BRICS mais aussi dans les pays à revenus faibles et moyens. Parallèlement à la NDB, les BRICS ont signé un contingency reserve arrangement (CRA) visant à apporter des liquidités de secours en cas de problème de balance des paiements, dans lequel la Chine apporte une grande partie (41 %) des 100 milliards de dollars dont est doté ce fonds.

*Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

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