Gestion passive

Incontournable !

le 22/01/2015 L'AGEFI Hebdo

Sa part de marché ne cesse de croître. De grands investisseurs n’hésitent plus à arbitrer en sa faveur.

Incontournable !
State Street affiche des actifs mondiaux gérés en indiciel qui passent de 1.200 à 1.300 milliards de dollars en un an.
(Bloomberg)

Leurs souhaits pour 2015 ? Une année identique à celle qui vient de s’achever : 2014 a été sans conteste celle des gestionnaires indiciels. Vanguard, asset manager américain dont une large partie de l’offre s’inscrit dans le suivi d’indices, relève pour l’an passé des flux entrants nets de 243 milliards de dollars, soit une croissance de 61 % de ses souscriptions en un an. BlackRock, autre grand gestionnaire passif, se réjouit de son côté de la collecte de sa filiale iShares. Spécialisée dans les fonds indiciels cotés (ETF – exchanged-traded funds), la structure comptabilise que ses trackers sont parvenus à capter pas moins de 31 % des flux, pourtant record, injectés dans les ETF, soit 102,8 des 330,7 milliards de dollars collectés par l’industrie. Ce mouvement haussier n’est pas le fait d’une seule année exceptionnelle mais d’une tendance de fond. « Depuis dix ans, la gestion passive (fonds, ETF et mandats) a doublé sa part de marché en passant de 8 % à 15 % des actifs gérés au niveau mondial, retrace Clarisse Djabbari, directeur adjointe de Lyxor ETF. Les encours se sont hissés de 3.000 milliards de dollars en 2003 à 10.000 milliards de dollars fin 2013. » Cet intérêt marqué pour la gestion répliquant un indice s’observe au plus haut niveau du monde institutionnel. Il y a quelques mois, le gouvernement britannique a recommandé que le Local Government Pension Scheme (LGPS), qui gère quelque 230 milliards d’euros, renforce son allocation en actions cotées, dans des véhicules indiciels. A la clé : une économie estimée sur les frais de gestion de 230 millions d’euros. De l’autre côté de l’Atlantique, CalPers, fonds de pension californien qui vient de tourner le dos aux hedge funds et dont 35 % à 40 % de la poche actions est déjà gérée en indiciel, « s’est prononcé en 2013 sur l’opportunité de déplacer une partie plus grande encore de ses actifs gérés activement sur des fonds de gestion passive », relève Benoit Macé, consultant chez Boston Consulting Group (BCG).

Bas coûts

Ces grands investisseurs donnent le « la » à un marché souvent déçu de la surperformance présupposée des fonds gérés activement. Certains institutionnels estiment en effet que, sur la durée, la gestion active ne peut pas battre le marché. Le SPIVA (S&P indexes vs active), qui établit des comparatifs entre la performance d’indices et l’univers des fonds actifs équivalents, relève au 30 juin 2014 que sur cinq ans, 80 % des fonds d’actions canadiennes ont été battus par l’indice S&P TSX. Sur la même période, 96 % des véhicules d’actions américaines font moins bien que le S&P 500 et 74 % des fonds d’actions européennes sous-performent l’indice S&P Europe 350… « Il est admis par de nombreux investisseurs que sur l’univers des grandes capitalisations, l’analyse des informations publiques disponibles par les multiples acteurs permet l’élaboration d’un prix de marché robuste, explique Guy Parent, responsable de Vanguard France. Par conséquent, il est difficile pour un gérant actif de surperformer. » Certains estiment même que « l’alpha » n’est plus l’apanage de gérants actifs, mais peut être obtenu « dans l’allocation stratégique entre différents portefeuilles gérés passivement », remarque Benoit Macé. Outre une promesse de « limiter la casse », la lisibilité de l’offre, qui donne accès à « une exposition simple et rapide à un marché, séduit, souligne Frédéric Jamet, directeur de la gestion chez State Street Global Advisors France, dont le groupe affiche des actifs mondiaux gérés en indiciel qui passent de 1.200 à 1.300 milliards de dollars en un an. Et pour ceux qui seraient attirés par la réplication d’univers plus complexes, les indices dits ‘smart beta’ apportent des réponses variées ». En lieu et place de la réplication d’un traditionnel benchmark capi-pondéré, le fonds délivre les performances d’un sous-jacent « retravaillé » – équipondéré, minimum variance, low volatility... – afin qu’une partie des risques initiaux soient purgés. La gestion indicielle est ainsi parvenue à se réinventer.

En conséquence, les investisseurs s’interrogent sur la pertinence d’acquitter des frais de gestion, parfois élevés, pour un produit dit actif sans que le rendement soit au rendez-vous. Or une des vertus de la gestion passive tient dans ses tarifs contenus. Un tour de force rendu possible par un coût bien moins important que la gestion active. Ici nul besoin d’équipes de recherche ou d’analystes fournies. « Il s’agit essentiellement de fabriquer des ordres et de suivre ses positions », résume Frédéric Jamet. Et si la gestion est peu onéreuse, les plus gros acteurs comme Vanguard, State Street Global Advisors et BlackRock en tête se sont lancés dans la course à la taille. Car non seulement les véhicules les plus importants attirent mécaniquement de nouveaux flux, mais ils permettent aussi de faire pression sur les commissions et d’offrir des véhicules de plus en plus compétitifs. Le modèle est d’ailleurs poussé à l’extrême dans la version cotée de l’approche indicielle, avec des frais de gestion toujours plus faibles, voire parfois inexistants.

Perspectives de développement

Au-delà du rapport « qualité/prix » qui séduit de plus en plus d’investisseurs institutionnels, les observateurs du marché prévoient la montée en puissance de l’indiciel par le canal des particuliers et celui des ETF. Les raisons tiennent entre autres aux modifications réglementaires portées par le Royaume-Uni, avec d’un côté le déploiement de la directive RDR (Retail Distribution Review) et, de l’autre, une refonte de son système de retraite. Deux opportunités de taille notamment pour les gestionnaires de trackers. Entrée en vigueur le 1er janvier 2013, la directive RDR interdit le paiement de commissions (rétrocessions) par les fournisseurs de produits. Désormais, les prestations des conseillers financiers indépendants sont payées directement par leurs clients sous forme d’honoraires. Un pavé dans la mare, qui impose une totale transparence et laisse la possibilité aux investisseurs finaux avisés de jauger au mieux la pertinence et la qualité de la solution financière qui leur est proposée. Un boulevard pour les ETF réputés peu chers et aisément compréhensibles par une clientèle de particuliers. Vanguard et iShares indiquent clairement se positionner sur ce marché, le second ambitionnant même un plan de recrutement à Londres ces prochains mois. Outre la Grande-Bretagne, la suppression du commissionnement s’étend au Pays-Bas et bientôt à la Suède, laissant la promesse d’un développement soutenu de l’industrie des fonds indiciels cotés. Autre petite révolution du marché britannique :  la réforme réglementaire de l’épargne retraite individuelle. « A partir du mois d’avril, les personnes arrivant à l’âge de la retraite pourront disposer comme elles le souhaitent de leur épargne retraite individuelle : la pénalité fiscale, qui favorisait une conversion quasi systématique en rentes, disparaît », indique Benoit Macé. Ce marché qui était tenu par les assureurs (en charge du service de la rente), s’ouvre, laissant la place à des asset managers de toute nature, dont les promoteurs de fonds indiciels cotés. Parallèlement, aux Etats-Unis, l’essor des ETF est considérable. « Depuis les années 2000, dans le cadre de la préparation à la retraite, on voit émerger une offre d’investissement adossée à des fonds de ‘trackers’, poursuit-il. De plus en plus fréquemment, des gérants proposent une allocation flexible qui est désensibilisée en risque à mesure que l’âge de la retraite approche. » Ces fonds multigestionnaires sont investis dans des ETF, véhicules liquides.

Retard français

Si la gestion passive bat son plein outre-Atlantique, notamment portée par l’appétence des épargnants,  son déploiement en France est moins spectaculaire. Tout d’abord, le recours à un ETF pour constituer une épargne en vue de la retraite est inexistant, l’assurance vie répondant, entre autres, à cet objectif. Ensuite, et plus globalement, la gestion active est encore très largement préférée notamment du côté des grands investisseurs. Dans son dernier baromètre (voir le graphique page 12), Indefi note que seuls 8 % des encours délégués par les institutionnels français sont gérés selon une approche indicielle. « Il faut préciser que les montants en délégation externe (mandats, fonds dédiés…), selon cette même étude, représentent seulement 14 % des encours institutionnels français (323 milliards d’euros sur 2.263 milliards), relève Benoît Sorel, directeur d’iShares France. Les actifs sont ainsi majoritairement gérés en interne par les gestionnaires du groupe, qui n’ont pas toujours la taille ou la structure nécessaire pour offrir une gamme efficiente de produits indiciels, qui requiert une production industrielle. » De plus, les assureurs français sont soumis à des règles comptables qui donnent la préférence à la détention d’obligations en direct en comparaison avec les ETF obligataires.

Mais la tendance change. « Si auparavant les véhicules indiciels étaient surtout considérés comme supports tactiques ou de transition, en attente, par exemple, de réinvestissements sur des mandats ou des fonds gérés activement, souligne Frédéric Pétiniot, consultant et fondateur d’Amadeis, nous sommes à un moment transitoire avec le début d’une véritable appétence pour les mandats et fonds passifs. » En 2014, quelques grands investisseurs français ont lancé des appels d’offres sur des mandats indiciels. En janvier dernier, Réunica sélectionnait deux gestionnaires pour la mise en place de deux fonds dédiés investis, l’un, sur les obligations européennes, et l’autre, sur les actions européennes. Un mois plus tard, Groupama retenait un gérant indiciel sur un fonds d’actions asiatiques. Quant au Fonds de réserve pour les retraites (FRR), il initiait, en juin, un appel d’offres en gestion diversifiée sur un indice composite. Le mouvement français, s’il est lent, est bien réel. Néanmoins, il faut raison garder. Une étude de PwC pressent que d’ici à 2020, 22 % d’une masse sous gestion estimée à 100.000 milliards de dollars le sera en indiciel. Cette approche est et restera minoritaire.

Les encours [de la gestion passive] se sont hissés de 3.000 milliards de dollars en 2003 à 10.000 milliards fin 2013
Clarisse Djabbari, directeur adjointe de Lyxor ETF
En Grande-Bretagne, à partir d’avril, les personnes arrivant à l’âge de la retraite pourront disposer comme elles le souhaitent de leur épargne retraite individuelle (...). Les asset managers de toute nature vont se positionner sur ce marché
Benoit Macé, consultant chez Boston Consulting Group

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