La grande panne de la productivité

le 18/09/2014 L'AGEFI Hebdo

En France, le rythme de croisière de l’économie ressortirait à moins de 1 %, alors que le gouvernement table sur 1,6 %.

La grande panne de la productivité
Fabrication de puces dans un atelier de microélectronique.
(rea)

Cinq ans après la crise, la croissance de la productivité est toujours aussi faible dans les pays développés, et même dans les pays émergents. Elle s’est établie à 1,7 % dans le monde en 2013 (0,3 % en France), contre 1,8 % en 2012 (0,2 %) et 2,6 % (1,2 %) en 2011, selon le think tank The Conference Board. Celui-ci prévoyait en début d’année un rebond à 2,3 % (0,4 %) en 2014, mais anticipe désormais une stabilisation. Il n’en fallait pas plus pour réentendre la musique de la « stagnation séculaire », remise à la mode par l’ancien secrétaire du Trésor américain Larry Summers lors d’une conférence du Fonds monétaire international (FMI) en novembre 2013, et déjà populaire dans les années 30.

Le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer a récemment reconnu que la croissance potentielle du pays (déterminée en partie par la productivité) était « très probablement de moins de 1 % », alors que le gouvernement l’estime à 1,6 % à l’horizon 2017, et l’OCDE à 2,2 % en moyenne jusqu’en 2030. « Cela n’empêcherait pas la croissance réelle d’être supérieure à court terme, étant donné que les facteurs de production, travail et capital, ne sont sans doute pas utilisés à leurs niveaux structurels (‘output gap’ négatif), explique Corinne Prost, responsable des études économiques de l’Insee. Mais cela signifierait que le ressort de l’économie à long terme n’est plus aussi puissant. »

Le ralentissement de la productivité ne date pas d’hier. Aux Etats-Unis, selon Robert Gordon, professeur d’économie à la Northwestern University, la productivité horaire du travail (la richesse créée rapportée au nombre d’heures travaillées) progresse de 2,36 % par an en moyenne de 1891 à 1972, puis ralentit à 1,38 % entre 1972 et 1996 (1). « Vous pouvez voir l’ère de l’informatique partout sauf dans les statistiques de la productivité », lance alors l’économiste Robert Solow, en 1987. Elle réaccélère ensuite à 2,54 % de 1996 à 2004, mais retombe à 1,33 % entre 2004 et 2013. Un ralentissement durable, selon Robert Gordon.

Les économistes de la Banque de France Gilbert Cette, Rémy Lecat et Antonin Bergeaud montrent que la première vague de productivité arrive dans les autres pays avec un certain délai, et que la seconde ne les touche pas de manière flagrante (voir le graphique) (2). « Après la Seconde guerre mondiale, la France rattrape le niveau de productivité des Etats-Unis, mais s’en éloigne à nouveau à partir du milieu des années 90 », indique Gilbert Cette.

Le leader américain

Aujourd’hui, les pays à la plus forte productivité sont la Norvège, le Luxembourg et les Etats-Unis, selon The Conference Board (voir le tableau ci-dessous). La France est 6e, devant l’Allemagne (7e) et le Royaume-Uni (13e). Cela dit, le leader est bien les Etats-Unis. « Certains petits pays peuvent apparaître plus productifs à cause de la structure de leurs économies, observe Bart van Ark, économiste en chef du think tank. La Norvège, grâce au pétrole, une activité très capitalistique, et le Luxembourg, grâce à la finance, une activité à haute valeur ajoutée. » En France, « le taux d’emploi et la durée du travail, plus faibles que dans d’autres pays, augmentent artificiellement la productivité », ajoute-t-il.

Comment expliquer le ralentissement de la productivité des dernières années ? D’aucuns estiment qu’il est cyclique, donc temporaire. En phase de crise, la production diminue, mais les entreprises préfèrent parfois réduire le temps de travail de leurs employés plutôt que de licencier. « Dans ce cas, il devrait y avoir une accélération de la productivité en phase de reprise. Or ce n’est pas franchement le cas, constate Jean-François Ouvrard, directeur des études de COE-Rexecode. La conjoncture n’explique pas tout. » Dans les minutes de leur réunion d’octobre 2013, certains membres du comité de politique monétaire de la Réserve fédérale américaine (Fed) notent qu’« une croissance faible de la productivité pourrait être devenue la norme ».

Le cas du Royaume-Uni, en particulier, rend les économistes perplexes. Le PIB a enfin retrouvé son niveau d’avant-crise au deuxième trimestre, mais la productivité horaire des Britanniques était toujours, fin 2013, inférieure de 16 % à ce qu’elle aurait été si la tendance d’avant-crise avait continué, selon la Banque d’Angleterre. Dans sa note de conjoncture de décembre 2013, l’Insee propose plusieurs explications partielles, comme la baisse spectaculaire des salaires réels (-7 % en cinq ans), favorisée par l’augmentation de la population active, induite notamment par le report de l’âge de départ à la retraite (3). « Cet ajustement peut avoir orienté les choix des entreprises vers des processus plus économes en capital et moins en travail », remarque l’Institut.

« Le ralentissement de la productivité est en partie lié à la crise, mais il est surtout structurel, affirme Gilbert Cette. D’ailleurs, les Etats-Unis connaissent une cassure dès 2005, et d’autres pays, dont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, dans la seconde moitié des années 2000. » Le déficit de productivité est même à l’origine de la crise, selon Bart van Ark. « Avec la baisse des gains de productivité liés aux technologies de l’information et de la communication, les investisseurs ont cherché des actifs plus productifs, qu’ils ont trouvés dans le secteur financier », dit-il.

Cercle vicieux

Une multitude de raisons à ce ralentissement structurel sont avancées ici et là : tertiarisation de l’économie, vieillissement de la population, stabilisation du niveau d’éducation, manque d’investissement et de R&D... « En France, on peut imaginer que s’est établi un cercle vicieux, lance Patrick Artus, économiste en chef de Natixis. La difficulté à recruter des salariés suffisamment qualifiés a conduit les entreprises à réduire leurs dépenses d’investissement sophistiqué et de R&D. En conséquence, l’industrie a vu sa capacité de production stagner et ses marges bénéficiaires reculer, ce qui perpétue l’insuffisance de l’investissement et de la R&D. » De fait, la France n’a acheté que 2.161 robots industriels en 2013, loin derrière l’Allemagne (18.297) et les Etats-Unis (23.679), selon l’International Federation of Robotics.

Une controverse sur le progrès technique agite les économistes. Robert Gordon assure que le choc de productivité lié aux technologies de l’information et de la communication, dont les Etats-Unis ont bénéficié de 1996 à 2004, ne peut pas égaler celui de la deuxième révolution industrielle, « multidimensionnelle ». En l’espace de trois mois, en 1879, trois innovations qui ont changé le monde sont apparues : l’ampoule électrique de Thomas Edison, le moteur à explosion de Karl Benz et le premier signal radio de David Hughes. La révolution numérique, elle, s’est achevée au milieu des années 2000 avec la diffusion des écrans plats dans les bureaux et, ensuite, « le progrès s’est arrêté ». Résultat, Robert Gordon anticipe une poursuite du ralentissement de la croissance économique aux Etats-Unis. D’autres économistes sont plus optimistes, notamment si les pays concernés engagent des réformes structurelles (lire l’entretien).

Si la productivité et, par ricochet, la croissance potentielle ne se redressaient pas, plusieurs dimensions de l’économie en seraient affectées : politique monétaire, finances publiques, niveau de vie... Ainsi, Ian McCafferty, membre du comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre, estime que 60 % du déficit de productivité du Royaume-Uni est de nature structurelle, ce qui implique que l’output gap pourrait se réduire plus rapidement, et plaide pour une normalisation de la politique monétaire plus tôt que prévu (4). En France, selon Patrick Artus, une croissance potentielle de 0,9 %, au lieu de 1,6 %, conduirait à un déficit public supplémentaire de 12,4 points de PIB en 2040, et à une hausse plus faible du pouvoir d’achat des actifs jusqu’à cette date (0,6 % par an au lieu de 1,3 %). Les Britanniques en font déjà l’amère expérience.

1 « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds » (août 2012), « The demise of US economic growth: restatement, rebuttal, and reflections » (janvier 2014).

2 « Productivity trends from 1890 to 2012 in advanced countries », document de travail n° 475, Banque de France, février 2014.

3 « A la recherche de la productivité britannique perdue », Noémie Jess, Julien Pramil,Dorian Roucher.

4  « The UK productivity puzzle - a sectoral perspective », discours du 19 juin 2014.

La productivité n’est pas tout, mais à long terme c’est presque tout.
Paul Krugman, – prix Nobel d’économie, « The age of diminished expectations », 1990

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