Vous avez dit abondance ?

le 23/09/2022

L'analyse d'Hubert Rodarie, président de l'Association française des investisseurs institutionnels (af2i).

Hubert Rodarie
Hubert Rodarie, président de l'Association française des investisseurs institutionnels.

Le président Macron a récemment annoncé la fin de l’abondance. Mais de quelle abondance parle-t-il ?

Serait-ce la disponibilité d’un grand nombre d’objets ou de services censés rendre plus heureux ceux qui les possèdent ? S’agit-il de la fourniture de grandes quantités d’énergie permettant de soulager les personnes ou de leur substituer des machines ? Ou s’agit-il de la création massive et constante de moyens de paiement, permettant d’alimenter commerce et industrie avec un consommateur toujours solvable quelle que soit la conjoncture ?

Rien n’est précis dans les propos présidentiels. Cette annonce s’accompagne d’une «fin des évidences et de l’insouciance» et d’un appel à avoir «un cap qui nous permettra de consolider notre souveraineté, notre indépendance française et européenne». Ces expressions ne clarifient pas le propos. Où voyait-il des évidences et de l’insouciance ? Chez les gilets jaunes ? Dans la désindustrialisation ? Ou dans l’appauvrissement constant de la classe moyenne qui, comme le dit l’humouriste, regroupe ceux qui ont de moins en moins les moyens.

Certes, le monde cherche à produire toujours plus de biens et de services. Et, de fait, cette production a augmenté depuis 50 ans de façon colossale, qu’elle soit, agricole, industrielle, ou en services techniques ou commerciaux. Cette hausse a permis de réduire beaucoup de restrictions, y compris chez les plus pauvres. Et ce, sans avoir, apparemment jusqu’ici, rencontré de limites malgré les prévisions de Malthus, et de ses toujours très présents disciples. Pour cela, la société s’est organisée, comme une machine au service de cette production. Segmentation, division, spécialisation et rationalisation des actions ont été les maître-mots de l’organisation des entreprises. Ces mots ont aussi inspiré la stratégie des entreprises, qui, sans cesse, oscillent entre spécialisation ou diversification, mais dans des variations de plus en plus faibles, le temps des holdings diversifiés s’est achevé dans tous les pays occidentaux. Et ces mots caractérisent, également et surtout, l’organisation des productions et des échanges économiques dans le monde entier, globalement et par zone.

Il ne faut pas être un grand analyste pour voir les effets de cette transformation, à tous les niveaux, humains, entreprises et pays : parcellisation des tâches, concentration des activités, pertes de compétences, disparition des généralistes, perte de sens, et donc perte d’autonomie et de facto augmentation des besoins de protection, atteintes à l’environnement, au climat etc.

On remarquera qu’en souhaitant définir pour sa majorité un cap pour consolider la souveraineté, l’indépendance française et européenne, après l’avoir longtemps contesté, le président valide le diagnostic d’une répartition mondiale voire régionale des activités économiques qui peut être qualifiée de dangereuse.

Régionalisation problématique, c’est bien le cas au niveau européen. Prenons deux exemples : l’énergie et les marchés financiers. Dans le premier, le système de tarification européen au coût marginal de production imposé pour créer un marché de l’énergie est inadapté à la conjoncture actuelle. D'ailleurs, deux pays en étaient exemptés et, il sera reformé par ceux là même qui l’ont voulu. Les effets sur la France ont été, comme beaucoup l'avaient annoncé, désastreux : EDF a été étouffée sous le poids de contraintes contradictoires et se retrouvera bientôt renationalisée. Les stratégies nationales de concentrer les investissements sur les énergies intermittentes s’avèrent déraisonnables, surtout en Allemagne où l’impasse stratégique est patente. Cette régionalisation aboutit sous nos yeux à une dislocation de ce qui devrait être rodé et à l’abri des vicissitudes car l’énergie est au cœur de l’activité présente et de la transition économique souhaitée vers des activités en phase avec les objectifs ESG.

De même, en matière de monnaie et de finance : malgré la monnaie unique, les déséquilibres d’activité au sein de la zone euro et de l'Union imposent logiquement leur réalité car l’Allemagne n’exporte plus depuis la crise de 2008/2009 ses capitaux excédentaires en Italie ou en Europe du Sud. Cela se lit dans le gonflement des soldes des balances TARGET. D’un point de vue monétaire la zone Euro se retrouve dans des déséquilibres analogues à ceux observés à la fin des années 1980 dans le COMECON, (organisation économique de l’Europe de l’Est).

Mondialisation problématique : les déséquilibres commerciaux et des paiements entre le monde occidental d’une part et les pays du Sud Est Asiatique, Chine en tête, ont été suffisamment commentés. De même la crise du COVID a bien révélé au grand public les dangers de la concentration de la production de biens essentiels avec ses risques de pénurie.

L’inflation qui se développe aujourd’hui, plus que le conflit en Ukraine, vient obliger les pouvoirs politiques à réviser leur logiciel. Drastiquement. Elle siffle une fin de partie sans cesse différée depuis 15 ans.

En effet, cette inflation enclenche un changement de régime économique qui ne permettra pas un retour à ces conditions jugées par certains optimales (la “fin de l’abondance”). Or, on ne se lasse pas de le répéter et de l’écrire depuis plus de quinze ans, outre les dégâts sur l’environnement, l’erreur était bien de financer les activités par des dettes toujours plus gigantesques en Occident puis en Asie. Ce déséquilibre structurel, fut ainsi facilité par des conditions de crédit trop favorables puis des émissions monétaires masquées via les réserves de change puis officielles avec les QE (Quantitative Easing). Mais les déséquilibres permanents sont tout sauf durables.

Les racines monétaires de l’inflation lui donnent un caractère structurel, qui persistera sur plusieurs années malgré des espoirs récurrents de fin. On retrouve ainsi des traits des années 1970. Cette inflation alimente et alimentera des conflits de répartition de revenus et de richesse dont les traitements successifs généreront des changements de discours explicatifs (les « narratifs ») plus ou moins rationalisés et validés par quelques autorités universitaires (académiques, diront certains). On verra se mettre en place de nouveaux rapports de force et de nouvelles échelles de revenus et de patrimoine voire de nouvelles institutions.

En effet, la situation en perpétuel déséquilibre aurait dû être corrigée depuis longtemps par des hommes sages et responsables. Mais rien n’a été fait.  Au contraire, l’endettement incessant a permis cette absence de décision. Or, aujourd’hui, avec l’inflation vont s’enclencher un certain nombre de situations où l’immobilisme n’est plus possible. Le grand débat macronien post Gilets Jaunes n’est plus possible. Les uns et les autres vont être contraints d’agir, et cela aura des effets. La vie produit le mouvement. Bloquer les systèmes est toujours possible mais la fin arrive nécessairement.

Mais ne soyons pas pessimistes. Les changements ou transformations ne seront pas tous mauvais ou, au contraire, tous bénéfiques. Nous allons vivre la fin des mouvements et peut-être d’institutions issus des années 1970. Mais d’autres paradigmes vont émerger pour justifier une nouvelle organisation. C’est de notre responsabilité d’appuyer les meilleurs choix qui permettront des changements positifs pour les personnes et pour notre relation avec la nature, et de bâtir ainsi des conditions de vie plus appréciables que la dite abondance.

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