La finance redéfinit ses espaces de travail

le 16/05/2019 L'AGEFI Hebdo

Les établissements se fondent de plus en plus sur l’ « expérience collaborateur » pour remodeler leurs locaux, améliorer la qualité de vie au travail et attirer de nouveaux talents.

La finance redéfinit ses espaces de travail
Les équipes d'Euronext Paris ont quitté la rue Cambon pour un immeuble moderne et lumineux à La Défense.
(david@imageaste.fr)

Au départ, motiver les équipes d’Euronext Paris pour passer de la rue Cambon à La Défense n’a pas été chose aisée. Il a fallu faire preuve d’une bonne dose d’ingéniosité pour rendre attrayant l’immeuble Prætorium, resté vide depuis son inauguration en 2009. Mais depuis l’arrivée des équipes en 2015, le bâtiment de six étages regorge de lieux de vie communs et d’espaces insolites dont un studio TV, et même un musée retraçant l’histoire des Bourses européennes.

Au centre de ce dernier, une ancienne corbeille des agents de change qui rencontre un franc succès auprès des nouvelles recrues d’Euronext, pour lesquelles le musée est un passage obligé. « Je leur raconte l’histoire de la Bourse et comment nous sommes passés d’échanges à la criée à un système entièrement automatisé », explique Pierre Gilquin, directeur des moyens généraux de l’opérateur boursier. Le clou du spectacle s’observe du haut d’une mezzanine. Il s’agit de la salle de surveillance des marchés, dominée par deux totems sur lesquels défilent tous les cours boursiers. « Dans les anciens locaux, très bas de plafond, cela n’aurait pas été possible d’aménager un espace aussi médiatique et à la pointe de l’innovation », assure le DRH Mathieu Caron.

Transformation culturelle

Il était également impossible, dans l’ancien immeuble de la rue Cambon, à l’architecture haussmannienne, de faire bénéficier les équipes d’autant de clarté. « Ici, nous avons un noyau central en béton et des vitres tout autour du bâtiment », fait remarquer Pierre Gilquin. « On maximise les parties les plus lumineuses pour les collaborateurs, dont les bureaux sont tous à moins de six mètres d’une fenêtre. » Des lieux composés d’espaces semi-ouverts de dix postes maximum, et d’une quinzaine de bureaux individuels destinés aux fonctions nécessitant plus de discrétion.

Euronext l’a compris, il ne suffit plus de mettre en place quelques open spaces et d’installer un petit coin café pour la forme afin de faire la différence. Les espaces de travail doivent devenir plus modernes, davantage axés sur le travail collaboratif et les nouvelles technologies. Les groupes bancaires font partie de ceux qui, actuellement, développent le plus ces nouvelles façons de travailler. Le cabinet de conseil en immobilier d’entreprise JLL parle même d’une « révolution des bureaux » dans le secteur bancaire et financier, avec 41 % des salariés ayant accès à des espaces innovants contre 30 % en moyenne ailleurs.

« La plus grande rupture, c’est la bascule de l’individu vers le collectif avec davantage d’espaces communs et d’échanges informels », commente Flore Pradère, directrice de la recherche entreprises chez JLL France. « Le secteur bancaire est très chahuté par les banques en ligne. Se réinventer est pour lui un enjeu monumental. Cela passe à la fois par la digitalisation de l’offre clients et la refonte de l’expérience d’accueil dans les agences bancaires, mais aussi par la transformation des modes de travail des collaborateurs. »

Une récente enquête de Colliers, société de conseil en immobilier d’entreprise, distingue trois types d’environnement « tendance » : le « flex », qui favorise le nomadisme avec des postes de travail non attribués ; le dynamique qui, en plus du critère précédent, aménage les espaces par activités ; et enfin le « Nwow » (pour New Ways of Working), qui suppose, en plus, une transformation culturelle axée sur une autonomie accrue des collaborateurs, au travers notamment des nouvelles technologies.

« En France, la majorité des banques sont en train de se diriger vers des environnements de travail flexibles », constate Han Paemen, directrice workplace chez Colliers. « Dans la mesure où elles sont aujourd’hui en compétition avec les start-up pour les mêmes talents, il leur est indispensable de développer des équipements technologiques au service de la mobilité et de mettre en place un environnement de travail par activité qui soit cohérent et moderne. »

« Collaborateur-client »

Selon l’étude de Colliers, les talents ne perçoivent pourtant pas leurs locaux comme un levier de performance individuelle – seuls 43 % d’entre eux estiment que la transformation des espaces de travail améliore leur efficacité. Mais elle apparaît de plus en plus comme un outil de gestion des ressources humaines. Philippe Morel, fondateur de la société de conseil en immobilier Dynamic-Workplace, parle d’« expérience collaborateur ». « Il s’agit de la façon dont on évolue individuellement et collectivement au sein d’un espace de travail, expose-t-il. Jusqu’à présent, on faisait vivre la même expérience à tous les salariés, quelle que soit leur activité. Aujourd’hui, les entreprises ont compris que les talents avaient des besoins différents nécessitant une adaptation de leur environnement. » Et d’enfoncer le clou : « On ne peut pas mettre en place un ‘flex office’ unilatéral pour des collaborateurs qui n’ont pas le même métier. C’est en quelque sorte le ‘collaborateur-client’ qui est en train d’émerger, avec un niveau de prestation demandée qui se rapproche un peu de ce qui se fait dans l’hôtellerie. »

Situé à Val-de-Fontenay (94), le site des Dunes de la Société Générale en est un parfait exemple. Dans ce technopôle de 126.000 m² qui accueille les branches high tech et innovation du groupe bancaire depuis 2016, les salariés ont mis la main à la pâte et contribué à aménager les lieux en fonction de leurs besoins et envies. Le résultat ? Des locaux où les espaces de bien-être se multiplient et où le flex office règne en maître. « Nous souhaitions instaurer de nouvelles manières de travailler, plus souples et transversales », explique Sylvie Blanchet Vinatier, DRH des fonctions IT à la Société Générale. « Aux Dunes, tout est organisé par quartiers et chacun utilise l’ensemble des outils digitaux qui sont à sa disposition. Les collaborateurs sont ainsi beaucoup plus autonomes. »

Sylvie Blanchet Vinatier l’admet néanmoins, habituer les collaborateurs au flex office a demandé du temps. « Tout changement est compliqué, souffle-t-elle. Certains avaient peur de ne pas parvenir à se concentrer en ‘open space’ et de devoir tirer un trait sur leur armoire, leurs documents papiers, la photo de leurs enfants... C’est pourquoi nous avons réalisé un gros travail d’accompagnement. Aujourd’hui, tout le monde le vit bien, y compris les managers qui sont aussi en ‘flex office’. » Surtout, ces locaux à la pointe de la modernité sont une parfaite vitrine pour séduire les fameux millennials, qui représentent actuellement 41 % des salariés du secteur bancaire. « Les Dunes attirent une population de talents plutôt juniors, un peu ‘geek’, qui prennent du temps pour faire une partie de ping-pong à l’heure du déjeuner, affirme la DRH. Nous renvoyons une image moins traditionnelle que d’autres banques. »

Des managers réfractaires

Selon l’enquête « Occupier Survey 2019 » du spécialiste du conseil en immobilier d’entreprise CBRE, 46 % des entreprises seraient d’ailleurs prêtes à payer davantage afin de proposer des espaces de travail entièrement connectés. Un argument qui, selon l’étude, appâte effectivement le talent…

Malgré ces innovations, le cabinet JLL constate que les salariés des banques passent encore 64 % de leur temps de travail à leur bureau et ne sont pas plus mobiles qu’ailleurs. « Il existe un décalage entre les nouveaux environnements de travail déployés et des modes de fonctionnement qui restent un peu traditionnels. Les usages peinent à se libérer », déplore Flore Pradère. De même, certains sont encore réticents face à des espaces communs qu’ils peinent à s’approprier et à une certaine perte de leur intimité… et de leur prestige, dans une culture française où bureau individuel rime encore souvent avec réussite. « La révolution des bureaux ne se fait pas que pour les jeunes et le ‘back office’. Pour que cela fonctionne, il faut que tout le monde soit concerné », poursuit Flore Pradère, qui reconnaît avoir, plusieurs fois, fait face à quelques réfractaires, principalement du côté des middle managers. « Ce sont des personnes qui ont travaillé dur pour avoir accès à leur lot de privilèges, et qui, d’une certaine façon, ont le sentiment d’être flouées. Il y a un gros travail de pédagogie à réaliser pour les rassurer et les convaincre d’embarquer leurs collaborateurs. Sans quoi cela ne peut pas fonctionner. » L’accompagnement du changement est, de l’avis de tous, la clé de voûte d’une transformation des espaces de travail réussie.

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