Wall Street rit, la cote pleure

le 30/08/2018 L'AGEFI Hebdo

Wall Street rit, la cote pleure
(Pierre Chiquelin)

Le paradoxe n’est pas nouveau mais le sommet atteint par Wall Street le pare d’une importance sans précédent : alors qu’indices et capitalisation boursière flambent, jamais la cote n’a été si pauvre. Depuis vingt ans, quand le nombre d’entreprises cotées outre-Atlantique a atteint son sommet à près de 8.000, cette population été divisée par plus de deux. Alors qu’on comptait 23 entreprises cotées par million d’Américains, un professeur d’économie de l’Université de l’Ohio, auteur d’une importante étude sur le sujet, relève que le chiffre est tombé à 11. La cotation devient l’apanage d’un nombre déclinant de très grands groupes, dont les étoiles de l’économie numérique, mais de moins en moins des PME ou des start-ups que la perspective d’entrer à Wall Street ne fait plus rêver. La conséquence est simple : la Bourse américaine ne finance plus comme naguère la croissance des entreprises. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Beaucoup de raisons ont concouru au mouvement. C’est d’abord la pression qu’exerce le marché sur ceux qui se risquent à la cotation. Pression réglementaire et financière, avec de lourdes contraintes d’information, et actionnariale, avec la montée de l’activisme. Sur le premier point, une réaction pourrait s'amorcer, comme le montre la demande du Président Trump d’en finir avec les comptes trimestriels ; sur le second, le phénomène pousse des entreprises en mal de restructurations, comme Dell en son temps ou Tesla récemment, à chercher hors de la cote le calme et le temps nécessaires pour les mener à bien. Une autre raison tient à la professionnalisation du métier d’actionnaire : au particulier fortuné a succédé, dès les années 80, une industrie du capital privée. Plus impliquée et proche des managements, aptes à capter les bonnes informations, à comprendre les modèles économiques et à déceler les gisements de valeurs, souvent incorporels, au sein des entreprises, elle a démontré son efficacité. Au point de se muer, en cette ère de taux bas, en un marché aussi puissant que la Bourse qui peine à délivrer d’aussi bons rendements aux gérants d’actifs. Résultat, alors que les entreprises de croissance, le sel de l’investissement, représentaient près des deux-tiers de la cote voici 40 ans, elles ne comptent que pour moins d’un quart aujourd’hui.

Restent les raisons financières. En 2018, poussés par des taux au plancher, les rachats d’actions pourraient atteindre 1.000 milliards de dollars et dépasser, de plusieurs points de PIB, les émissions. Cette destruction de capital massive fait monter les cours, mais au prix d’un endettement obligataire croissant portée par les entreprises cotées tandis que le capital libéré va s’investir dans la sphère privée, loin du grand public qui n’y a pas, ou peu, accès. C’est bien une éviction progressive des investisseurs particuliers qui se joue derrière ce phénomène, auquel tous les régulateurs feraient bien de réfléchir. Car s’il crève les yeux à Wall Street, il est déjà bien visible ailleurs, à commencer par l’Europe. 

A lire aussi