Des activistes saluent le rapport Woerth mais contestent l’asymétrie d’information

le 15/10/2019 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Amber Capital et CIAM estiment ne pas jouer à armes égales avec les sociétés, ne disposant que de l’information publique et ne connaissant pas leur actionnariat.

Eric Woerth, député LR, président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale
Eric Woerth, député LR et président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale.
(Photo Assemblée nationale.)

Sur l’activisme, tous les acteurs veulent prendre la parole ! Eric Woerth, député LR, a lancé le coup d’envoi, en dévoilant au début du mois les propositions de la mission de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Mais de nombreux autres rapports sont annoncés pour les prochaines semaines. En particulier ceux de Paris Europlace, du Club des Juristes, et de l’Afep. Auditionné par l’Assemblée nationale et par le Club des Juristes, le Medef invite notamment l’AMF à demander plus systématiquement aux fonds des informations lors d’opérations de ventes à découvert suspectes, préconise un encadrement de la communication de ces fonds et veut leur imposer une totale transparence sur leurs interventions et sur l’identité de leurs investisseurs.

La guerre des pouvoirs ne fait que commencer entre représentants des émetteurs et autres acteurs de la Place. Les banquiers pourraient également donner leur avis, alors que le rapport Woerth propose de supprimer les frais facturés pour la procédure de titres au porteur identifiable (TPI), permettant à une société de connaitre ses actionnaires, et invite à la création d’une place de marché centralisée des prêts-emprunts de titres.

Pour une meilleure transparence
du marché

Le rapport Woerth a été globalement bien accueilli, ouvrant une vraie réflexion de Place sans proposer une nouvelle couche de réglementation. «Ce rapport permet clairement de faire le point de manière didactique sur toutes les formes d’activisme, évitant les amalgames entres les différents acteurs, confie Anne-Sophie d’Andlau, cofondatrice de CIAM, seul fonds français qualifié d’activiste. Nous accueillons favorablement les propositions Woerth, mais contestons l’asymétrie d’information entre les activistes et les sociétés. Nous ne disposons que de l’information publique. Et s’il y a asymétrie, elle est en notre défaveur !»

Néanmoins, les réactions des activistes divergent. «Les activistes sont utiles, mais leur comportement peut être excessif et nuisible», rappelait Eric Woerth lors de la présentation de ses recommandations à la presse. Dans la foulée, Muddy Waters, qui s'est fait connaître en France sur le dossier Casino, avait immédiatement communiqué publiquement en jugeant «absurde que la France adopte une approche complètement protectionniste en la matière, en soutien des capitaines d’industries», estimant même que «certaines propositions des députés sont en réalité régressives, en ce qu’elles nuisent à la transparence des marchés». Pour le fonds activiste américain, ces propositions «ne traitent pas du problème de la responsabilité des dirigeants». 

Une récente matinale du Cercle des Administrateurs (CdA) a permis de faire dialoguer Eric Woerth, activistes et juristes. A cette occasion, le président de la commission des finances de l’Assemblée nationale a répondu au fonds activiste américain : «Le leitmotiv de Muddy Waters est la transparence sur le manque présumé d’information de la part des sociétés. Nous aussi, nous demandons la transparence du marché. Nos propositions sont équilibrées et permettent de combattre les excès».

Risque de transmission
d’information privilégiée

Entre une société et un activiste, «la société a l’avantage considérable en termes d’information. A la différence de l’activiste, elle connaît son actionnariat. Là, le jeu n’est pas à armes égales, explique Joseph Oughourlian, fondateur et managing partner d'Amber Capital. De plus, les entreprises engagent beaucoup de frais pour se défendre et ce sont les actionnaires qui supportent au final le coût de la facture. Or, nous pouvons difficilement faire systématiquement appel à un proxy solicitor, engager un avocat, voire lancer un procès au regard des coûts élevés».

Mais attention à l’égalité d’information et à la transparence. «D’une part, quand les activistes rencontrent le management de la cible, ils attendent plus que l’information publique, avec un risque élevé de transmission d’informations privilégiées. Et si c’est le cas, les fonds ne pourront plus agir sur le titre tant que la société n’aura pas communiqué publiquement sur cette information, explique Muriel Goldberg-Darmon, avocate associée chez Cohen & Gresser. D’autre part, les activistes échangent avec d’autres actionnaires et peuvent leur transmettre une information privilégiée notamment sur leurs intentions, dont ne disposent ni la société, ni les autres actionnaires minoritaires.»

Inertie des administrateurs

Par ailleurs, «en France, le biais émetteur est très fort, à tous les niveaux, à commencer par l’AMF, mais aussi du côté du monde politique et de la presse. Là encore, nous ne jouons pas à armes égales», ajoute le fondateur d’Amber Capital. Encore aujourd’hui dans certaines sociétés, le management a parfois le sentiment que l’actionnaire est secondaire, constate certains investisseurs. Or, un activiste «est un actionnaire qui cherche à exercer une influence sur l’entreprise, en utilisant notamment les droits que la loi lui reconnaît en contrepartie du risque financier qu’il a accepté de courir, sans chercher à prendre le contrôle, précise Caroline Ruellan, présidente de SONJ Conseil et du CdA. Avec l’activisme, c’est la question de la place et du rôle du minoritaire dans l’entreprise qui se pose». D’ailleurs, «on ne peut pas ne pas faire le lien entre le développement de l’activisme et le laisser-faire et l’inertie des administrateurs, estime Colette Neuville, présidente de l’Adam. La carence des administrateurs et le manque d’indépendance des analystes financiers laissent la place aux activistes». Dans 95% de ses investissements, Amber reconnaît n’avoir aucun problème avec la société dans laquelle elle a investi. Mais dans les 5% restants, «les difficultés rencontrées sont très souvent liées aux administrateurs indépendants, qui n’ont pas fait leur travail. Nous préférons être aux côtés des administrateurs actionnaires, poursuit Joseph Oughourlian. D’autant que nous voyons émerger une classe d’administrateurs indépendants qui viennent vendre leurs services en promettant de ne pas s’opposer à la direction. Une évolution qui nous inquiète».

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