«Cevian espère s’engager dans plus de sociétés françaises»

le 06/11/2017 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Pour son premier entretien en France, Harlan Zimmerman, senior partner du plus gros fonds activiste européen, explique sa stratégie et souligne l'attrait du marché français.

Harlan Zimmerman, senior partner de Cevian.
Harlan Zimmerman, senior partner de Cevian.
(Photo Cevian.)

Avec 14 milliards d’euros sous gestion, Cevian Capital est le premier fonds activiste d’Europe et l’un des trois plus importants au monde. Plus discret que ses confrères américains, le fonds d’origine suédoise prône un activisme engagé sur le long terme. Actionnaire d'Ericsson, de Volvo ou d'ABB, Cevian est depuis fin 2015 le premier actionnaire de Rexel, son seul investissement en France. Pour son premier entretien à un média français, Harlan Zimmerman, senior partner de Cevian, explique à L’Agefi cette stratégie et analyse les raisons de la montée de l’activisme en Europe.

L'Agefi : Cevian a accru sa part au capital de Rexel au-dessus de 15%. Pourquoi? Beaucoup de changements ont eu lieu depuis votre arrivée, sur sa stratégie, sa structure et sa direction. Prévoyez-vous de nouvelles réorganisations?

Harlan Zimmerman : Nous avons commencé à investir chez Rexel fin 2015 et sommes très heureux du travail réalisé par le conseil et la direction. Ceci a renforcé notre conviction dans le potentiel de l’entreprise. Nous soutenons la nouvelle stratégie définie et adoptée par le groupe ainsi que la nouvelle direction sous Patrick Bérard. Le progrès est manifeste dans l’amélioration des opérations de l’entreprise et ceci se reflète sur sa valorisation boursière. Notre engagement s’est accru avec la nomination de Marcus Alexanderson, associé chez Cevian, au conseil d’administration en mai 2017. En ce qui concerne de nouvelles réorganisations, c’est une question à poser à la direction et au conseil d’administration.

Quelle est la stratégie de Cevian?

Nous investissons dans des entreprises cotées européennes qui ont des bases solides à long terme mais qui font face à des challenges immédiats ou qui sont mal comprises par les marchés financiers. Parfois, ce sont des sociétés qui n’ont pas de propriétaires stables, juste des actionnaires stock-pickers avec des objectifs à court terme, ce qui crée une pression néfaste. Nous voulons être un actionnaire important, avec 5% à 20% du capital, afin d’appuyer la prise de décisions bénéfiques à long terme. Une entreprise faisant face à des difficultés de gouvernance entre les actionnaires, le conseil d’administration et la direction constitue parfois un point d’entrée. Mais nous ne devenons pas actionnaires simplement pour réparer une gouvernance défaillante. Notre approche est de travailler avec l’entreprise, de la rendre plus compétitive et d’améliorer sa valeur à long terme. C’est comme cela que nous assurons notre retour sur investissement en revendant à terme nos actions sur le marché.

Les activistes sont critiqués pour leur vision de court terme ou leur hostilité. Comprenez-vous ces critiques?

Oui, tout à fait. Il y a certes des actionnaires dits «activistes» qui agissent à court terme avec des conséquences néfastes pour les entreprises. Le spectre de l’activisme est toutefois très large. Nous nous considérons comme activistes dans le sens où nous investissons de manière constructive avec un objectif et un plan pour la société. L’approche que nous avons développée en Europe depuis 2003 est celle d’un investisseur engagé. Notre but n’est pas d’enlever quelque chose à l’entreprise, de lui prendre du capital ou de la vendre. Nous souhaitons apporter un plus. Vous ne pouvez pas vouloir aider la compagnie à se développer avec une vue de court terme. La durée moyenne de nos investissements est de 5 ans. De même, nous ne sommes pas familiers des attaques médiatiques contre la direction d’une entreprise. Nous privilégions le dialogue, l’explication par les faits de notre point de vue, le partage de nos analyses avec le conseil d’administration et la direction. Ainsi, nous sommes présents aujourd’hui au conseil d’administration de neuf entreprises dans six pays différents. Ceci sans jamais avoir eu recours à une opposition en AG (proxy contest).

Comment expliquer la montée de l’activisme ces dernières années?

Deux développements ont contribué à cela et chacun est susceptible de se poursuivre. Le premier est la diversification des portefeuilles d’actions des grands gestionnaires de fonds. Ceci est particulièrement visible dans la croissance rapide des fonds indiciels (ETF). Ils sont efficaces pour les investisseurs mais ne sont pas bénéfiques pour la gouvernance. Les sociétés d’ETF gèrent chacune des dizaines de milliers de participations à travers le monde. Même si leurs politiques internes prennent au sérieux la question de la gouvernance, et aussi efficaces soient-elles, ces sociétés de gestion ne peuvent pas agir comme un actionnaire doit le faire. Cela crée un vide actionnarial qui ne cesse de s’accroître. Le deuxième est l’intérêt croissant des marchés financiers pour le court terme, en partie lié à l’apparition de hedge funds long-short ou du trading automatique par ordinateur. Ceci exerce une pression intense sur les sociétés pour qu’elles produisent des résultats à court terme à tout prix. Par conséquent, la plupart des entreprises se trouvent prises en étau entre la pression de court terme du marché et une absence d’actionnaire pouvant les soutenir face à ces pressions.

Beaucoup de hedge funds avec des objectifs à court terme ont décidé de tirer parti de cette situation en exigeant des distributions de capital ou une vente intégrale. Ils n’étaient jamais activistes dans le passé, mais se positionnent ainsi afin de se donner une image. C’est très néfaste pour l’économie et la société. Cependant, leur approche ayant généralement offert des rendements financiers à court terme, cela alimente l’activisme hostile. Clairement, ceci diffère de l’approche constructive et à long terme de Cevian.

Né aux Etats-Unis, l’activisme se développe en Europe. L’approche est-elle différente ?

Historiquement, les entreprises américaines disposent de larges pouvoirs, dans la nomination des administrateurs ou dans leurs moyens de défense. Cela a créé une culture antagoniste. Pour agir sur une entreprise américaine en tant qu’actionnaire, vous n’avez souvent que la stratégie de l’attaque publique. En Europe, l’environnement est plus accessible. La culture est aussi différente. Les activistes américains qui viennent en Europe, notamment en raison de valorisation plus intéressantes qu’aux Etats-Unis, tentent donc de se présenter de manière plus constructive. Pour la plupart, ce masque pourrait tomber si la situation n’avance pas comme ils le souhaitent.

Les dirigeants européens sont-ils conscients de ce risque ?

Oui et certaines entreprises prennent les devants pour éviter les pressions activistes, en annonçant par exemple des scissions ou des cessions d’actifs. La montée de l’activisme a donc déjà un impact visible.

La France est souvent décriée par les investisseurs étrangers pour ses conflits d’intérêts ou ses connivences supposés…

Pour être francs, nous avions autrefois cette opinion. Mais nous avons fait l’effort de vérifier l’exactitude de ces reproches. Nous avons rencontré et multiplions les rencontres avec les grands acteurs en France – actionnaires importants, groupes familiaux, administrateurs, membres de la direction, représentants du gouvernement, spécialistes de la gouvernance… Nous avons appris d’une part que nous étions mal informés et d’autre part que la situation a changé de façon notable. Par exemple, on nous a indiqué que la féminisation des conseils d’administration a amélioré leur fonctionnement.

Allez-vous accroître vos investissements en France ?

Cevian espère s’engager dans plus de sociétés françaises. Le marché français est attractif, avec énormément de grandes entreprises de qualité faisant face aux mêmes difficultés que nous observons dans nos autres marchés d’activité. Ceci nous offre des opportunités d’investir et de créer de la valeur. L’importance des groupes familiaux est une particularité française intéressante. Certains peuvent être confrontés à des problématiques actionnariales lors d’un changement de génération. Ce sont des situations où nous pouvons également jouer un rôle.

Quelles sont vos relations avec les investisseurs institutionnels ?

Lorsque nous avons débuté en 2003, ils ne connaissaient pas notre travail. Aujourd’hui, ils comprennent mieux notre approche. Nous souhaitons améliorer la compétitivité des entreprises à long terme et leur valeur. C’est bon pour eux. Ils nous soutiennent donc de plus en plus – par exemple en nous demandant d’examiner certaines entreprises dans leur portefeuille comme potentiel investissement. Cela a contribué à renforcer l’impact de fonds comme Cevian et à devenir un partenaire plus apprécié par les entreprises. Un de nos associés principaux a été nommé au conseil d’administration d’ABB avec 5% du capital. C’est de loin la plus grande entreprise européenne à avoir un « activiste » à son conseil. Sans aucun doute, le soutien des institutionnels a été très important.

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