La fin de l’entre soi mutualiste

le 24/11/2016 L'AGEFI Hebdo

La fin de l’entre soi mutualiste
(Pierre Chiquelin)

Une banque qui appartient à ses clients, ça change tout ? Dans ses messages publicitaires, le secteur coopératif, Crédit Mutuel en tête, a bien compris tout le profit qu’il pouvait tirer de sa gouvernance si particulière, fondée sur le principe démocratique « un homme, une voix ». Il a su en jouer en opposant à la finance folle de Wall Street, celle des traders et des crédits subprime, la banque des régions et des terroirs, proche de ses sociétaires et vouée à leur service.

Voilà pour la théorie. La pratique a démontré depuis longtemps que cette démocratie avait ses limites. Les sociétaires du Crédit Agricole, des Caisses d’Epargne ou des Banques Populaires ont payé pour le savoir, lorsqu’il a fallu éponger les errements de « leurs » banques sur les marchés financiers. Le conflit inédit qui secoue aujourd’hui le Crédit Mutuel offre un nouvel exemple de cette déconnexion entre la base et le sommet. Brest et Strasbourg, les deux pôles d’attraction de la cinquième banque française, ont toujours cherché à étendre leur sphère d’influence, mais cette concurrence interne dégénère aujourd’hui en un affrontement stérile qui pourrait voir dans quelques mois le groupe exclure l’un de ses membres, au rebours du mouvement naturel de consolidation du secteur*. Dans cette affaire, il est souvent question de luttes de pouvoir, de sièges d’administrateur, ou de propriété de la marque – d’intérêt du client et du sociétaire, rarement.

Le feu couvait sous la cendre d’une gouvernance défaillante depuis des années. Les pouvoirs publics, qui régissent le fonctionnement des établissements mutualistes, ont été impuissants à l’éteindre. Il a fallu que le Crédit Mutuel passe sous la supervision directe de la Banque centrale européenne pour que le groupe engage enfin une réforme de son organe central, la CNCM, à l’influence réduite, et renouvelle sa direction. Auparavant, les représentants des sociétaires s’étaient surtout consacrés à repousser toujours plus loin la limite d’âge de leur emblématique patron, Michel Lucas, qui a passé la main à 76 ans. C’est seulement cette année que deux administrateurs indépendants ont fait leur entrée parmi les 29 membres du conseil de la CNCM. Mais au nom du mutualisme, qui confère aux élus une légitimité inattaquable, on n’en trouvera aucun à la BFCM, le bras armé de Strasbourg, là où se concentre le vrai pouvoir au sein du groupe. Pas davantage chez Arkéa, où l’administrateur moyen a 65 ans, et où seul le montant des jetons de présence, en hausse de 80 % l’an dernier, se rapproche à grands pas des standards de marché.

Parce qu’ils ont un pied en Bourse et qu’ils ont payé un lourd tribut à la crise financière, BPCE et le Crédit Agricole ont déjà ouvert leurs organes sociaux à d’autres talents. Sans renier leurs racines régionales et mutualistes, ils savent que l’entre soi exclusif n’est plus de mise dans un monde où la banque traditionnelle est contestée tous les jours. Le temps est venu pour le Crédit Mutuel, même s’il a bien traversé la crise, de mettre sa gouvernance au niveau de ses pairs, avant qu’un jour les sociétaires ne votent avec leurs pieds.

*Lire "Vers un divorce sans conciliation au Crédit Mutuel", rubrique Stratégie.

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