Néobanques : Indépendantes ou pas

le 04/05/2017 L'AGEFI Hebdo

Plusieurs d’entre elles ont été rachetées par des banques traditionnelles mais des modèles émergent avec de grandes ambitions.

Néobanques : Indépendantes ou pas
La pression des fonds actionnaires, l’envie pour certains fondateurs de se lancer dans d’autres projets et des difficultés techniques à gérer la croissance ont accéléré la cession de Compte Nickel, la pépite française qui doit atteindre le seuil de rentabilité à l’été 2017.
(rea)

Elles révolutionnent la banque avec leurs applications bien dessinées, leur service en temps réel, leur expérience utilisateur fluide… Les néobanques apportent quelque chose de neuf et de sympathique qui peut séduire les consommateurs exigeants que nous sommes devenus. Et pourtant, plusieurs d’entre elles ont fini par tomber dans l’escarcelle de leurs grandes sœurs, les banques traditionnelles. Simple avait été reprise par BBVA dès 2014. Plus récemment, Leetchi s’est vendue au Crédit Mutuel Arkéa, puis Fidor, la banque communautaire allemande, s’est alliée à BPCE. La Banque Edel, du groupe E. Leclerc, a sauvé Morning de la faillite, et voilà que Compte Nickel choisit BNP Paribas pour poursuivre sa croissance. La raison ? Même avec un concept innovant et un excellent service client, il est difficile d’attirer rapidement des millions de consommateurs, une condition nécessaire pour financer son développement et espérer atteindre la rentabilité.

Or la banque est avant tout un métier industriel qui repose sur le traitement de masse des clients et qui n’offre que peu de marge. Même avec une infrastructure low cost et une équipe réduite au minimum, les néobanques ont besoin de beaucoup d’argent pour exister. Morning s’en est rendu compte à ses dépens, après avoir utilisé les fonds pourtant cantonnés de ses clients pour se garantir auprès de Mastercard en prévision du lancement de sa carte bancaire. Un franchissement de ligne qui lui a valu d’être reprise par la Banque Edel jusqu’alors focalisée sur son activité de banque acquéreur pour les magasins E.Leclerc (un milliard d’opérations et 80 milliards d’euros traités par an). Avec cette acquisition, la banque se dote d’un système informatique temps réel et d’une capacité d’émission et de gestion de carte qu’elle compte vendre en marque blanche.

Alliances

Outre ce cas particulier, Fidor puis Compte Nickel, arrivés à un certain niveau de développement, ont fini par céder aux avances de plus grand qu’elles plutôt que de s’épuiser à chercher de l’argent frais et à courir après de nouveaux clients. Etonnant de la part d’acteurs qui se sont justement construits en réaction à un secteur auquel ils reprochent de ne pas prendre en compte l’intérêt des clients. Il semble pourtant que les alliances soient dans l’intérêt des deux camps. Lors du Paris Fintech Forum, François Pérol, PDG de BPCE, avait ainsi qualifié les fintech de forme de R&D externalisée pour les banques, tandis que Matthias Kröner, CEO de Fidor, devenue filiale du groupe français, expliquait la difficulté d’assurer sa croissance et d’obtenir des financements de la part de fonds d’investissement qui connaissent mal le métier bancaire. S’allier avec une banque lui apporte sécurité financière et industrielle, et BPCE acquiert une plate-forme technologique toute neuve qui pourrait devenir un socle pour ses développements futurs.

Côté Compte Nickel, la pression des fonds actionnaires, l’envie pour certains fondateurs de se lancer dans d’autres projets et des difficultés techniques à gérer la croissance ont accéléré la cession de cette pépite française qui doit atteindre le seuil de rentabilité à l’été 2017. BNP Paribas a été la plus rapide à saisir l’occasion de se doter d’une infrastructure temps réel et d’une base de plus de 550.000 clients. Elle achète aussi l’accès à un réseau de distribution alternatif aux horaires d’ouverture étendus que constituent les buralistes. La banque capte une clientèle différente de la sienne, qui ne souhaite pas ou n’a pas les moyens de payer plus de 35 euros par an pour ses services bancaires, mais qui pourrait être équipée en assurance auto ou habitation, voire en crédit à la consommation via les filiales du groupe. Et le Compte Nickel aura ainsi les moyens de s’installer sur les marchés italiens et espagnols et d’y compléter la présence de BNP Paribas. Quant au prix d’acquisition, 200 millions d’euros selon Le Monde, « ce n’est pas si cher ramené à la base de clients (400 euros par compte), estime Guillaume Bonneton, partner chez GP Bullhound. Compte Nickel peut être le socle d’une véritable offre alternative qui permettra des ventes croisées. BNP Paribas pourra attirer certains clients de Compte Nickel vers sa propre enseigne ou vers Hello bank!, sa banque mobile, mais aussi offrir un service supplémentaire à ses clients traditionnels. » Une somme qui reflète davantage l’intérêt de la banque pour une innovation qu’elle ne parvient pas à générer elle-même, que la valeur intrinsèque de son acquisition.

Car la concurrence va se renforcer avec l’arrivée de quelques poids lourds qui ont les moyens de leurs ambitions. Celle d’Orange Bank est annoncée finalement pour début juillet. L’opérateur veut enrichir son offre télécoms pour fidéliser ses clients dont 15 % à 20 % le quittent chaque année. Cet effort de diversification, sans grande pression quant à la rentabilité de l’activité bancaire puisque l’offre sera gratuite, conjugué à une volonté nette d’offrir une excellente expérience utilisateur notamment avec IBM Watson, en font un redoutable compétiteur, d’autant plus qu’Orange est une marque solide et appréciée. Carrefour fait également son retour à la banque avec une carte vendue en magasin et un compte activable sur internet pour 15 euros par an. Et La Banque Postale lancera sa banque mobile en 2018.

Tout pour plaire

Cela ne dissuade nullement les initiatives des fintech. Les entrepreneurs de la néobanque restent très actifs comme ils ont pu le montrer lors d’une matinée de l’Acsel fin mars avec Anytime, Morning, N26 ou Qonto. L’allemande N26 cible le particulier avec une expérience innovante et se déploie en France au rythme de 2.000 nouveaux utilisateurs par semaine sur un total de 300.000 clients de 200 nationalités dans 17 pays d’Europe. « Notre modèle repose sur une structure de coûts faibles avec notre technologie et sur l’effet d’échelle qui nous permet de toucher des clients dans plusieurs pays depuis Berlin, explique Jérémie Rosselli, general manager de N26 en France. Le PNB est généré par les produits comme le compte Black et ceux fournis par d’autres fintech comme Transferwise, pour les transferts en devises. » Pas de dépenses marketing pour l’instant mais un pouvoir d’attraction sensible qui pourrait s’intensifier avec l’enrichissement progressif de l’offre. N26 peut préserver son indépendance, ayant levé 55 millions d’euros l’année dernière.

Plusieurs petites néobanques françaises tracent leur route également et jouent sur les partenariats avec d’autres fintech (fintech hubs) pour élargir leur offre en agrégeant divers services. Elles regardent aussi du côté du BtoB. Plates-formes ouvertes grâce aux API (interfaces de programmation), elles préfigurent une nouvelle façon de délivrer les services bancaires dès l’entrée en relation, plus facile et moins administrative que les banques, et surtout dans l’autonomie offerte aux clients qui peuvent gérer toutes leurs opérations via le web. Anytime s’est lancée en 2014 avec une carte pour les enfants, avant de s’adresser également aux adultes puis de répondre à la demande des professionnels et des petites entreprises sur la gestion des frais. Elle intègre divers partenariats avec Transferwise, SumUp, Finexkap, Hipay... Anytime vend également son service en marque blanche à une banque et à un assureur et bouclera bientôt une levée de fonds. IBANFirst (ex-FX4Biz) propose aux petites entreprises du change pour les paiements transfrontaliers à des tarifs avantageux et sélectionne des partenaires pour offrir d’autres services – prêt, affacturage… En 2016, elle a traité 100.000 opérations de change pour 1.500 clients, pour un montant total d’un milliard d’euros. La rentabilité serait accessible sur cette activité mais IBANFirst a l’ambition d’offrir davantage en proposant sa technologie maison en marque blanche. Prochain entrant sur le marché des entrepreneurs, Qonto se prépare à offrir un service fluide et adapté à leurs besoins : habilitations différentes selon les utilisateurs, rapprochements comptables facilités, intégration aux logiciels de comptabilité, transparence tarifaire, services partenaires avec Stripe (paiement) ou Kantox (change)... Comme N26, Qonto veut régler les petites anicroches de la banque traditionnelle et faciliter le quotidien de ses clients. Enfin, Travelex lancera à son tour en septembre Ditto, sa banque digitale ciblant les particuliers grands voyageurs qui ont besoin de gérer plusieurs devises au quotidien à l’aide d’un compte/carte conçu spécifiquement pour cet usage.

Un foisonnement qui pose question. « Certaines néobanques se lancent sans véritable modèle économique, mais avec un outil technologique qui leur permet d’attirer de nombreux clients. C’est comme si elles étaient créées pour se faire racheter, constate Philippe Tescher, associé chez Exton Consulting. Parvenir à tirer un bénéfice de leur activité, c’est ce qui déterminera leur existence à long terme. Or c’est très difficile sur une clientèle grand public car le potentiel de PNB est limité. En revanche, la marge de manœuvre est plus large sur la clientèle professionnelle ou sur la clientèle aisée. » Certaines auront peut-être leur chance, estime Nicolas Debock, investisseur chez Balderton Capital : « Quelques-uns réussiront à rester indépendants en se focalisant sur une niche, par exemple, mais partout en Europe, des entrepreneurs réfléchissent à créer de toutes pièces une véritable néobanque offrant dès l’origine tous les services (paiement, crédit, épargne). Pour cela, ils ont besoin d’investisseurs impliqués à long terme, prêts à investir beaucoup d’argent et à résister aux offres de rachat qui ne manqueront pas si le projet réussit. » Des projets ambitieux qui rappellent les tentatives du début des années 2000. L’alliance entre fintech opérant dans divers métiers bancaires dans un ou plusieurs pays européens est sans doute plus facile à réaliser à moyen terme à l’heure où les API permettent à chacun de se connecter aux autres et où l’open banking devient une obligation grâce à la DSP2.

C’est comme si certaines néobanques s’étaient créées pour se faire racheter
Philippe Tescher, associé chez Exton Consulting
Avec Orange Bank, l’opérateur veut enrichir son offre télécoms pour fidéliser ses clients.
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Avec Orange Bank, l’opérateur veut enrichir son offre télécoms pour fidéliser ses clients.
(Orange/Sipa/L.Tato)

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