« Festina lente »

le 08/06/2017 L'AGEFI Hebdo

« Festina lente »
(Pierre Chiquelin)

L’approche de l’été donne souvent aux marchés d’importants rendez-vous de politique monétaire ; c’est le moment où les banquiers centraux adressent leurs ultimes signaux avant la trêve et balisent les rendez-vous de rentrée. Cette année ne faillit pas à la tradition : la Fed est attendue la semaine prochaine sur un nouveau renchérissement d’un quart de point du loyer de l’argent, le troisième en six mois. Cette probable décision interviendra après que la BCE aura clarifié son discours, dès ce jeudi, sur le devenir de sa politique d’assouplissement quantitatif. Or à Washington comme à Francfort, on paraît plus que jamais tenté de faire sienne la devise d’Auguste. « Se hâter lentement » paraît en effet la démarche la plus sage, car rien à l’horizon n’annonce la fin, même lointaine, de ce long chapitre d’Histoire sans inflation.

La Fed s’est sans doute trop avancée pour passer son tour cette fois. L’avenir est plus nébuleux. A regarder l’évolution de l’inflation « core » aux Etats-Unis, de nouveaux mouvements n’ont rien d’évident. Le taux de chômage a beau avoir atteint, voire dépassé, le seuil du plein emploi, les signalements de pénuries de main-d’œuvre ont beau se multiplier, la remontée des prix, à 1,5 % hors facteurs volatils, ne répond toujours pas au profil habituel de la courbe de Phillips. Le marché du travail garde ses mystères : la structure de la population active ainsi que ses usages, avec un recours sans doute sous-estimé aux temps partiels, ont beaucoup évolué ces dernières années, privant la fameuse courbe de sa proportionnalité d’antan. Si le phénomène se prolonge, aux niveaux de croissance et de prix actuels, la Fed n’aura pas de raison valable de remonter ses taux à l’automne. Tel est le sentiment qui transparaît dans les indicateurs de marché mais aussi dans le discours de certains gouverneurs de l'institution.

Du côté de la BCE, la prudence est plus clairement, et justement, exprimée. Pour Mario Draghi, on ne saurait encore baisser la garde contre la menace désinflationniste. La reprise s’affirme en zone euro, mais ni son caractère modéré ni la tendance des prix ou de l’emploi ne justifient encore d’enclencher la désescalade monétaire. D’ailleurs, la structure du bilan de la BCE (lire pages Economie & Finance) plaide pour un « tapering » lent, conçu pour éviter toute remontée des taux incompatible avec la rémunération de son passif. Dès lors, les taux longs ne devraient pas constituer de sitôt une menace pour les investisseurs. Une bonne nouvelle ? A court terme sans doute, mais à plus long terme beaucoup moins : pour qui regarde la taille cumulée des bilans des banques centrales occidentales, qui ont plus que doublé en six ans et poursuivent leur envolée, la maxime préférée du fondateur de l’empire romain est lourde de dangers si aucune stratégie de dégonflement crédible ne se dessine rapidement. Encore pertinente aujourd’hui, elle sera source d’inconfort croissant dans les mois à venir, et pas seulement pour les banquiers centraux. 

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