Pour une Europe puissance financière

le 06/04/2017 L'AGEFI Hebdo

Pour une Europe puissance financière
(Pierre Chiquelin)

La finance britannique sait que le Brexit sera pour elle coûteux, voire désastreux. C’est le London Stock Exchange qui en aura été la première victime, parce que le veto bruxellois au rapprochement avec Deutsche Börse a été annoncé le jour du recours à l’article 50 et parce que le résultat du référendum avait attisé les frictions nationalistes au point de rendre la fusion irréalisable. La vérité, c’est que le continent est sur ses ergots. Si rien n’a encore juridiquement changé, l’Europe des 27 menace de se fermer dans les faits, au LSE comme aux grands du business britannique, jusqu’à ce que de nouvelles règles soient établies entre le marché unique et son membre rebelle, déterminé mais demandeur.

A l’abord de la négociation critique, c’est l’Union qui a la meilleure main, y compris dans les services financiers que Londres place au premier rang des secteurs à prendre en compte pour sceller un « accord audacieux et ambitieux de libre échange ». Anticipant l’échéance, les grands de la City réfléchissent déjà publiquement à leur délocalisation partielle pour ne pas se couper du marché unique dont ils dépendent. La BCE compte à bon droit maîtriser entièrement la compensation en euros, et ce rapatriement est à lui seul promesse de mouvements majeurs au détriment du Royaume-Uni. L’Union sera fondée à les encourager, moins pour rendre la monnaie de sa pièce à un pays qui se targuait de dérouler le tapis rouge aux délocalisés du continent que pour se forger enfin une industrie financière à la hauteur de sa puissance économique. Car au sortir de la crise, c’est la finance américaine qui la domine de toute sa hauteur retrouvée. Hors la France, qui a conservé des acteurs solides et manœuvrant dans tous les compartiments du jeu, aucun grand pays du continent ne dispose d’une finance digne de ses ambitions. Il est plus que temps d’y remédier.

Pour cela, écartons d’abord l’idée simpliste qu’elle se construira sur les dépouilles de la City. Une Place de cette taille ne résulte pas seulement d’une volonté politique appuyée sur des mesures techniques mais d’une culture séculaire du service financier. C’est pourquoi Londres ne disparaîtra pas en tant que centre d’envergure, d’autant que l’Europe aura encore besoin de la profondeur de ses marchés de capitaux. Les places continentales souhaitant prendre sa relève devront aussi éviter entre elles toute surenchère concurrentielle qui nuirait à l’intégration de la régulation européenne, en bonne voie mais incomplète ; elles n’en seront que mieux fondées à s'opposer réciproquement à toute tentation de Londres de s’affranchir de la démarche collective impulsée au sein du G20 sous peine de couper sans retour à ses champions la route du marché unique. A ces conditions, l’Union devrait ajouter un objectif : se doter à son tour de marchés financiers plus intégrés et profonds aux acteurs plus puissants. En complément de l’Union bancaire, l’Union des marchés de capitaux doit être accélérée et élargie. A son achèvement, c’est un marché unifié et multipolaire qui devrait en résulter, capable globalement de supplanter la City.

A lire aussi