Handicap nationaliste

le 09/03/2017 L'AGEFI Hebdo

Handicap nationaliste
(Pierre Chiquelin)

Une fois de plus, l’Europe fait la preuve de son incapacité à se doter d’un champion de taille mondiale dans l’industrie des marchés. L’échec quasi certain de la fusion entre le LSE et Deutsche Börse ne fera pleurer personne à Londres, Berlin, Bruxelles ou Paris, mais n’en serait pas moins le cinquième qui jalonne l’histoire de la consolidation régionale du secteur. Même s’il maintient un statu quo qui ne menace aucun des acteurs en présence, tous prospères et capables de poursuivre une croissance autonome, ses causes ont de quoi préoccuper. Elles témoignent d’un immobilisme des mentalités qui handicape une activité-clé pour l’avenir de l’économie européenne.

Officiellement, ce sont les concessions demandées à Londres par la Commission qui pourraient stopper l’opération. Comme prévu dès l’origine, celle-ci a mis l’accent sur le risque de concentration excessive dans la compensation. Or elle craint, semble-t-il, que le maintien au sein du LSE de sa filiale italienne MTS, importante place de marché électronique sur emprunts d’Etat de la zone euro, ne lui permette de limiter par trop la concession déjà faite de se séparer de LCH.Clearnet SA au profit d’Euronext. Or le refus du LSE d’obtempérer surprend. On a peine à croire qu’une opération aussi décisive, et mûrement réfléchie, que la fusion puisse être privée de sens par une cession de MTS. Remarquons d’abord que le schéma de rapprochement entre les deux acteurs n’impliquait aucune fusion de leurs activités de compensation ; il consacrait en fait un système de double commande entre eux qui limitait beaucoup la portée du discours sur les vertus industrielles du projet, et en disait long en creux sur le poids décisif des préoccupations nationales dans le partage des activités et leur localisation. Constatons encore que les critiques allemandes contre l’implantation du futur siège à Londres ont surtout fleuri depuis le vote du Brexit. Il est clair que la perception des avantages de l’opération a changé en Allemagne, d’autant plus que l’hypothèse d’un « hard Brexit » prend aujourd’hui des allures de certitudes. C’est cette réalité, et non le cas MTS, qui paraît justifier le choix du LSE de renoncer.

L’industrie des marchés en Europe devra encore longtemps compter avec ce réflexe nationaliste. Euronext, dans un premier temps, court moins le risque d’être marginalisée. Mais la Bourse paneuropéenne voit aussi s’éloigner ses chances de se reconstruire un métier solide dans le post-marché ; et malgré l’originalité et la résilience de son modèle fédératif, ses chances de l’étendre sur le continent sont minces que ce soit vers Madrid ou a fortiori vers Francfort. Les acteurs européens vont être conduits à regarder vers le reste du monde, où les géants américains et asiatiques sont dominants, alors que c’est en Europe même que l’absence d’un grand acteur du financement se fera le plus sentir. Sans lui, le grand dessein européen de l’Union des marchés de capitaux ne pourra avoir la même ambition. Il est temps d’en prendre conscience dans les capitales européennes.

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