Le temps se couvre pour les raiders

le 23/02/2017 L'AGEFI Hebdo

Le temps se couvre pour les raiders
(Pierre Chiquelin)

Pour bien des spécialistes de fusions et acquisitions, l’objectif est de dépasser les niveaux records atteints ces dernières années, voire pour les professionnels européens, de renouer avec un niveau d’activité comparable à celui des Etats-Unis. Dans un marché plus fragmenté, ce n’est pas un pari gagné d’avance, ne serait-ce que parce que le droit de la concurrence se renforce et impose à des secteurs déjà concentrés ses rigoureuses exigences. Or d’autres contraintes sont dès à présent à envisager autour de deux critères clés : la réciprocité et l’emploi. Elles seront lourdes de conséquences pour la pratique du métier.

La première est la conséquence directe de la vague de rachats qui a fait de la Chine le troisième investisseur en Europe. Un front de résistance associant l’Italie, l’Allemagne et la France presse l’Union européenne de restreindre les investissements étrangers dans les entreprises détenant des technologies stratégiques, en les soumettant à un principe de réciprocité, voire à des limitations si les rachats envisagés relèvent d’une politique d’Etat ou sont facilités par des aides publiques. Ce changement serait l’aboutissement d’une réflexion déjà ancienne, et d’ailleurs fondée, qui a conduit à considérer comme de la naïveté ce qu’on se piquait jusque-là de qualifier d'ouverture. La seconde n’est pas aussi formalisée mais néanmoins sans cesse plus pressante : c’est celle qui pousse chaque gouvernement à demander des garanties sur l’emploi d’aujourd’hui et de demain, par le biais du maintien des centres de recherche dans le pays de la cible. Classique dans les Etats réputés « protectionnistes » par tradition, comme la France, cette attitude est désormais une obligation politique pour tous ses voisins, y compris les plus libéraux comme le montre le cas Opel.

Là est le fait le plus nouveau. Même chez ceux qui font de la liberté totale des mouvements de capitaux le fondement revendiqué de leur prospérité, des révisions sont en cours. Aux Pays-Bas, le gouvernement prépare un projet de loi qui l’autoriserait à stopper un rachat dans les télécoms, secteur jugé crucial pour la défense nationale. Et en Grande-Bretagne même, l’ouverture du pays à tous les vents de l’investissement mondial est désormais source d’impopularité, au point que Downing Street prépare aussi un texte renforçant le champ des interventions de la puissance publique. Il est vrai que le rachat de Cadbury par Kraft en 2010 et les promesses non tenues par l’américain ont laissé un amer souvenir, et que la prise de contrôle évitée de justesse d’AstraZeneca par Pfizer en 2014 a ouvert les yeux de beaucoup. La dissuasion opposée avec succès aux velléités de Kraft Heinz de prendre pour cible un de ses grands concurrents européens illustre un profond changement des mentalités. Le fait qu’il se soit manifesté à La Haye et à Londres lui donne plus de portée encore. Pour réussir une prise de contrôle, mieux vaudra à l'avenir montrer patte blanche que tenter le passage en force.

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