Seize entreprises résolues à lancer leur banque d’ici à l’an prochain

le 04/02/2010 L'AGEFI Hebdo

Le projet repose sur un montage ingénieux mais complexe qui devra trouver sa place dans le paysage bancaire.

Son nom de code : « Corporate Funding Association » (CFA). Les représentants de seize entreprises, réunis le 27 janvier à Paris, ont décidé d’adhérer à ce projet. Avec l’accord de leur conseil d’administration, leurs sociétés apporteront des capitaux pour créer une banque qui leur fournira des crédits en euros de 5 à 10 ans. « CFA nous donnera un accès permanent à la liquidité, avec une maturité difficile à obtenir en dehors des marchés de capitaux et surtout une diversification de nos financements, relève un participant qui requiert, comme les autres, l’anonymat. Ce ne sera pas plus cher que nos prêts bancaires, mais plus facile à gérer qu’un crédit syndiqué ou une titrisation. » Le projet a été conçu par Philippe Roca, Arnaud Chambriard (deux anciens Natixis) et Hugues Delafon (ex-Dresdner Kleinwort), associés dans la société de conseil ad hoc CF Advisory. Un comité stratégique (voir ci-contre) et Sylvain de Forges, directeur risques et marchés de Veolia, conseiller spécial, lui apportent leur soutien.

Un accès permanent au marché

« C’est un montage à deux niveaux : une holding, dont les entreprises seront actionnaires, et la banque, dont les fonds propres seront souscrits à 100 % par la première, explique Philippe Roca. Cela permettra d’éviter des conflits d’intérêts liés au fait que chaque membre est d’une part actionnaire et d’autre part emprunteur. » Si la banque sera de droit français, la structure de tête pourrait être domiciliée en Irlande dont le régime fiscal est favorable pour redistribuer la totalité des résultats nets de la première sous forme de dividendes aux actionnaires de la seconde. « Les marges de la banque couvrent le risque. S’il n’y a pas de défaut, nous les retrouverons ainsi au prorata de notre implication », se réjouit un potentiel client-actionnaire.

Chaque entreprise apportera à la holding le capital réglementaire dont la banque aura besoin pour lui accorder un prêt, sa ligne de crédit confirmée dépendant de sa notation, forcément en catégorie « investissement ». Ensuite, gestion active du capital et flexibilité des lignes de crédit sont le leitmotiv. Avec un tirage constant minimum, pour que CFA puisse émettre en permanence sur les marchés, sachant que le montant demandé par chacun des débiteurs sera confidentiel. « Certaines entreprises font largement appel au marché et de ce fait exposent leur signature si elles y cherchent des financements supplémentaires, ce qui ne serait pas le cas dans ce cadre », confirme Sylvain de Forges. En tant que banque, les actifs de CFA seraient en outre éligibles aux opérations de refinancement de la Banque centrale européenne. Si le contexte renforce son intérêt, « il ne s’agit pas d’un projet réactionnel, mais d’une option de financement complémentaire proposé aux entreprises pour l’avenir », certifie Sylvain de Forges. En tout cas pour celles d’une certaine taille. Le distributeur de matériel électrique Sonepar, la plus grosse entreprise française non cotée après Auchan, dont le directeur général finances François Poncelet fait partie du comité stratégique de CFA, ébauche le profil des intéressés. Même si la moitié vient de l’étranger et la majorité est cotée.

Pas de risques de taux ni de change

A terme, CFA pourrait offrir des lignes d’« au moins un milliard d’euros aux emprunteurs les plus importants ». Quant à leur coût, il s’établit entre une commission de non-utilisation et « des ‘spreads’ à tout instant au plus serré grâce à une révision trimestrielle systématique, selon la notation, la maturité de la ligne de crédit et la situation du marché », explique Philippe Roca. Si sa notation se dégrade, l’entreprise devra soit augmenter son apport en capital, soit réduire sa ligne de crédit. CFA entend « couvrir un montant significatif » de ses besoins de financement, « sans dépasser un tiers de son endettement brut », et dans les limites de concentration de risque de contrepartie autorisées.

En matière de risques, la banque n’en prendra ni de taux, ni de change et ses risques de transformation seront « réduits au minimum ». « Le projet est intéressant et il faut espérer qu’il se concrétise, mais sa faisabilité n’est pas évidente, estime Christophe Nijdam, analyste secteur bancaire chez Alpha Value et ancien banquier d’entreprises. Il s’agit d’une banque monoproduit et monoressource qui, par sa structuration, s’adresse à des grandes entreprises de grande qualité, du fait de leur notation. Or, celles-ci payent déjà des marges extrêmement tirées à des banques qui peuvent de leur côté se rémunérer sur d’autres services. La question de la rémunération du risque se pose. Même si ses frais de structure sont très faibles, cette banque n’aura pas d’autres recettes pour jouer les amortisseurs. »

Une course d’obstacles

Avant l’octroi des crédits, prévu à partir du second semestre 2011, bien des conditions sont à remplir. Notamment élargir le cercle des participants à 100, pour respecter les règles prudentielles. Les seize premiers membres de CFA vont maintenant participer à la réflexion sur une quarantaine de points, dans trois groupes de travail : gouvernance, conditions de crédit et politique commerciale. « L’objectif est d’être parvenu dans trois mois à un plan solide qui nous permette d’écrire les statuts puis de faire évaluer la note de crédit de la structure », scande Sylvain de Forges. Standard & Poor’s a été sollicité. CFA espère, sur le scénario de départ, entre « AA- » et « A+ ». « Nous pensons alors pouvoir rassembler 30 à 50 entreprises, qui couvriront les frais d’étude », indique Philippe Roca. Ce premier cercle procédera à l’assemblée générale constitutive. L’agrément bancaire marquera la fin de la deuxième étape, durant laquelle le nombre de membres devra donc doubler ou tripler. Et les opérations débuteraient six à neuf mois après la création de la banque, si la « masse critique » de 100 actionnaires-clients est atteinte.

« C’est une course d’obstacles », reconnaît Sylvain de Forges. Mais l’objectif reste clair pour Philippe Roca : « A terme, nous devrons réaliser notre propre analyse de crédit. En régime de croisière, avec cette équipe, nous arriverons sans doute à 100 collaborateurs, ce qui devrait nous permettre de maintenir le coefficient d’exploitation en dessous de 8 %. » Et cela répond à une préoccupation majeure : le financement des entreprises, pour lequel le Haut Comité de place est aussi mobilisé (lire l’Evénement page 8).

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