L'invité de L'Agefi

L'économie américaine en cure de désintoxication à partir d'avril

le 28/01/2010 L'AGEFI Hebdo

Pour éviter la dépression, l'Etat américain a émis lui-même de la monnaie, une pratique pourtant prohibée.

Il aura fallu, début 2009, six mesures d’exception pour que les Etats-Unis évitent la dépression, stabilisent leurs marchés d’actifs et sortent de la récession franche :

- Une injection massive de fonds publics et de garanties publiques en faveur des grands acteurs financiers.

- L’abandon du « mark-to-market » dans les comptabilités des banques (FASB*, le 2 avril 2009).

- L’abaissement puis le maintien prolongé du taux Fed funds à 0.

- Une relance budgétaire d’exception (10 % du PIB en 2009).

- L’octroi massif par les agences hypothécaires (agencies) de financements aux nouveaux acquéreurs de logements.

La sixième mesure est la plus importante et la plus particulière : pour la première fois depuis la période très spéciale de 1942 à 1945, on a assisté à une création monétaire exercée par l’Etat fédéral lui-même. De quoi s’agit-il ? En douze mois, entre mars 2009 et mars 2010, la Réserve fédérale (Fed) aura acheté 300 milliards de dollars de Treasuries, 175 milliards de dollars d’obligations agencies et 1.250 milliards de dollars d’obligations de titrisation (ABS) émises par les agencies, soit un montant total de 1.725 milliards de dollars.

Comment la Fed aura-t-elle pu acquitter une telle somme ? En émettant simplement des virements qui sont tirés sur elle-même et qui aboutissent aux entreprises fournisseurs de l’Etat ou aux agences emprunteuses auprès de l’Etat. Celles-ci voient donc leurs comptes être crédités dans la banque commerciale où ils sont domiciliés. Les comptes créditeurs auprès des banques commerciales américaines deviennent de ce fait, globalement, davantage créditeurs, et ce à hauteur du montant que la Fed aura acquitté ainsi. La contrepartie des règlements opérés par la Réserve fédérale est donc une augmentation de la masse monétaire. Elle aura ainsi simplement effectué ces règlements en créant elle-même de la monnaie. Puisque la Fed et l’Etat Fédéral ne font juridiquement qu’une seule personne morale, on peut affirmer que la pratique dite de « quantitative easing » est en réalité une pratique de « création monétaire par l’Etat fédéral ».

Une telle pratique est pourtant depuis longtemps prohibée par le Fonds monétaire international à ses Etats membres. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’un Etat national qui s’adonne une fois à une telle facilité en devient vite dépendant (« addicted »). Une fois le Rubicon franchi, la tentation pour les gouvernements successifs de ces Etats, c’est de s’abonner à un déficit public massif : la sanction évoquée par tous les manuels, la hausse des rendements sur les nouvelles obligations émises par l’Etat, ne se concrétise plus dès lors que la création monétaire par l’Etat se renouvelle d’exercice en exercice. Une redoutable dynamique de laisser-aller tend alors à s’instaurer ; elle débouche sur une inflation galopante et/ou sur une crise de confiance dans la signature de l’Etat (cas extrêmes de la Révolution française et de ses assignats ou encore de la République de Weimar en 1919-1923).

La Chine, quant à elle, ne s’y est pas trompée. Elle a vite perçu la faiblesse et la vulnérabilité de l’économie américaine qui ressortaient de cette « novation monétaire ». Dans sa tactique d’embuscade anti-américaine, elle a alors amorcé une redoutable campagne qui dénonçait publiquement le laxisme monétaire des Etats-Unis et qui dénigrait le dollar et les Treasuries en prêchant l’euro et surtout l’or : entre mars et novembre 2009, la monnaie unique a monté de 1,23 à 1,51 dollar et l’once d’or de 920 à 1.220 dollars.

La glissade du billet vert se serait d’ailleurs amplifiée et aurait pu dégénérer en une crise de confiance internationale, plus dramatique encore que celle de 1978 (« Dollar Carter »), si la Fed n’avait pas communiqué à compter d’octobre avec le marché et ne l’avait pas convaincu que l’Etat Fédéral interromprait sa pratique de création monétaire en mars 2010.

C’est donc en réalité sous la pression de marchés aiguillonnés par la Chine que les Etats-Unis ont précipité leur décision d’interruption. La question pour 2010 est de savoir si l’économie américaine va pouvoir supporter « une cure de désintoxication » : pourra-t-elle résister à la hausse des rendements obligataires qui s’est amorcée dès fin 2009 et qui devrait se prolonger en 2010, en réaction anticipée à l’interruption de la création monétaire par l’Etat Fédéral ?

* Financial Accounting Standards Board

 

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