Les avocats d’affaires à l’heure de la diversification

le 18/03/2010 L'AGEFI Hebdo

Pour équilibrer leurs forces, les cabinets consolident certaines équipes et veulent une clientèle variée.

Le 1ermai prochain, le cabinet anglais Lovells et son homologue américain Hogan & Harston ne feront plus qu’un. La complémentarité des deux entités n’est pas seulement géographique. Elle existe aussi du point de vue des expertises proposées (lire l’encadré page 24). La nouvelle structure offrira une palette très large de compétences. Et c’est ce que cherchent à faire aujourd’hui la plupart des cabinets : ceux qui ne fusionnent pas renforcent certaines équipes, car ils veulent être bons dans tous les domaines, contentieux et droit social en tête, ces matières étant portées par la crise. L’heure n’est donc plus à la ruée sur les spécialistes en fusions-acquisitions. Les cabinets qui ont excessivement misé sur cette expertise se sont finalement laissé surprendre par la baisse du nombre d’opérations.

La recomposition des troupes commence en 2009, en pleine tourmente : « A l’occasion de la crise, nombre de cabinets ont poussé vers la sortie les associés les moins performants », observe Hélène Trink, consultante en management et fondatrice de Profit & Law. Mais les structures les plus ébranlées, qui sont parfois très prestigieuses, voient également leurs meilleurs éléments claquer la porte et rejoindre des cabinets plus résistants. Cette redistribution des cartes se poursuit, les cabinets cherchant, grâce à des recrutements ciblés, à élaborer une offre diversifiée et en adéquation avec le nouveau contexte économique.

Prospérer par temps de crise

Le contentieux et l’arbitrage sont à l’honneur, et dans ce domaine, Orrick Rambaud Martel, déjà bien doté, se renforce encore : cette structure issue de la fusion entre un cabinet français et la firme américaine Orrick a attiré, en octobre dernier, Laurent Jeager, star de l’arbitrage international qui était auparavant chez le géant américain Latham & Watkins. Et des nominations ont encore été annoncées au sein de l’équipe contentieux au début du mois de mars. Stimulé lui aussi par la crise, le droit du travail a été une priorité pour de nombreuses structures : « En droit social, les demandes de renforts émises par les cabinets sont si nombreuses qu’elles sont loin d’être toutes satisfaites », note Dominique Montabrie, gérante du cabinet de recrutement Equiteam. Les cabinets d’affaires se ruent également sur les dossiers de restructuration d’entreprises. Pour ces opérations, ils recrutent, certes, mais pas de façon massive car les équipes, déjà très fournies, des fusions-acquisitions peuvent effectuer une bonne partie du travail. Et sur la restructuration des LBO (leveraged buy-out), là aussi, des compétences sont déjà en place. « Les équipes qui travaillaient sur les financements de LBO en période d’euphorie sont aujourd’hui présentes sur la restructuration de ces entreprises », explique Christophe Eck, associé gérant chez Gide Loyrette Nouel. C’est le cas chez Latham & Watkins, conseil historique d’Advent qui est intervenu à ce titre dans la cession de Monext à Crédit Mutuel Arkéa, mais a également épaulé les fonds présents au capital de Retif ou de CPI pour leur restructuration.

Domaine peu touché par la crise, la réglementation des différents métiers est investie par Jeantet qui vient de se lancer dans le droit bancaire et le droit boursier, avant d’aborder d’autres secteurs. Parmi les nouvelles recrues, Martine Samuelian est arrivée en janvier dernier. Activité promise à un fort développement, les partenariats public-privé (PPP) sont examinés de près. Là encore, Orrick Rambaud Martel attire des compétences depuis la fin 2008. Mais sur ce terrain, le cabinet franco-américain est encore loin de faire de l’ombre aux équipes les plus renommées qui sont, de longue date, en place dans le bureau parisien du britannique Allen & Overy ou chez Gide par exemple. Autre expertise qui semble bien résister : la propriété intellectuelle. Quant au droit de l’environnement, il est de plus en plus présent en raison de l’inflation de textes. Dans ces domaines aussi, nombre de cabinets se renforcent, mais pas tous.

Viser l’excellence

L’éventail des compétences est plus ou moins ample selon les positionnements. Une structure plutôt élitiste, comme Sullivan & Cromwell, n’a pas besoin d’aller tous azimuts : « Nous sommes connus pour savoir intervenir sur des opérations complexes et ces dossiers existent aussi en temps de crise », font valoir Olivier de Vilmorin et Dominique Bompoint, associés au sein du bureau français de ce cabinet américain. Ainsi, le social, l’environnement ou la propriété intellectuelle ne font toujours pas partie des spécialités de Sullivan & Cromwell. Ni de celles de la structure encore plus élitiste Darrois, Villey, Maillot, Brochier. Ce cabinet étant très réputé en fusions-acquisitions, la rareté des belles opérations l’an passé l’a peu affecté car il a su capter bon nombre des plus jolis dossiers. « Notre stratégie est de viser l’excellence dans un nombre de domaines restreint », résume Jean-Michel Darrois. Et ses deux autres grands pôles de compétences étant le contentieux et l’arbitrage d’une part et le droit de la concurrence d’autre part, l’impact de la crise a été faible. D’autres cabinets, au positionnement pourtant très différent, ont tout aussi peu de travail à fournir pour résister à la crise. En effet, l’effort de diversification est inutile, lorsque le cabinet est déjà très « full-service ». C’est le cas de Fidal ou de Francis Lefebvre. Un peu moins touche-à-tout et un peu plus marqué par les fusions-acquisitions, Gide Loyrette Nouel propose tout de même une offre très large et n’a guère eu besoin d’infléchir sa stratégie.

L’avantage français

Du point de vue de la diversification de la clientèle, de nombreux français sont, là aussi, bien placés, tout comme certains bureaux hexagonaux de firmes américaines. Et ils s’en réjouissent : « Nous cultivons la diversité de nos clients », affirment Georges Terrier et Christophe Perchet, associés du bureau parisien de l’américain Davis Polk. Et les avocats de citer leurs interventions pour Aréva, Eramet, Partner Re et l’agence Capa Presse. Aux côtés de ces sociétés, les groupes bancaires font aussi partie de la clientèle mais ne sont pas prédominants. En revanche, pour certains, l’effort de diversification sur le portefeuille de clientèle est important, en particulier chez les acteurs anglais. Par exemple, chez Clifford Chance, « les banques et les institutions financières pèsent 70 % du chiffre d’affaires mondial », explique Yves Wehrly, managing partner du bureau parisien. Même si ce poids est moins élevé dans l’activité du bureau français, l’objectif est, là aussi, de continuer à faire croître la proportion des entreprises.

Le panachage des clients et celui des expertises ne suffiront toutefois pas aux cabinets pour retrouver les niveaux de rémunération des années d’euphorie. D’une part, le climat dans les entreprises et les banques est à la négociation des honoraires. D’autre part, « les fusions-acquisitions constituent les opérations les plus rémunératrices », note Yves Boissonnat, associé chez le chasseur de têtes Odgers Berndtson. Les vœux formulés par les cabinets pour 2010 sont donc de voir advenir la reprise et plus encore le retour de ces opérations. Ce dernier est d’ailleurs pronostiqué par nombre de cabinets et banques d’affaires. Alors, ceux qui n’étaient pas parvenus à se hisser en tête des classements de fusions-acquisitions profitent de cette période de crise pour séduire des spécialistes. Ainsi, Allen & Overy a attiré en janvier dernier Marcus Billam, venu de chez Clifford et expert dans ce domaine. Les acteurs anglo-saxons semblent les plus dépendants de la reprise car les français résistent plutôt bien. Selon Lucie Tripon, qui observe le marché français pour Legal 500 (site de référence pour le classement des cabinets), « les cabinets français traversent plutôt mieux la crise que leurs homologues d’outre-Atlantique et d’outre-Manche ».

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