Une volonté, deux cultures

le 16/12/2010 L'AGEFI Hebdo

Constatons-le : la coopération transatlantique, affichée avec force et consolidée depuis trois ans, n’a pas tué le soupçon. Les règles du jeu financier communes promises par le G20 le seront-elles encore une fois passées à la moulinette des législateurs ? Les conditions de concurrence appliquées à chacun des deux grands partenaires seront-elles équitables ? En Europe, le doute ne désarme pas. Les décisions prises outre-Océan y sont toujours jaugées avec une rigueur particulière. Comme si chacun y faisait sien le constat racinien : « Plus l’offenseur m’est cher, plus je ressens l’injure ».

Pourtant, s’il faut en croire les régulateurs, d’injure, il n’y en aurait guère, pour le moment du moins. Qu’il s’agisse des activités bancaires ou de marchés, les convergences l’emporteraient largement sur les divergences pour peu que la « vigilance » demeure le mot d’ordre européen. Dans la banque, l’engagement solennel des Etats-Unis de passer comme l’Europe aux règles de Bâle III, la mise en place d’une architecture financière nouvelle proche du modèle européen, l’accent mis sur la protection du consommateur rapprocheraient les deux univers ; et sur le chapitre des marchés, les objectifs de régulation des fonds d’arbitrages, des agences de notation ou des marchés dérivés demeureraient assez partagés pour assurer une convergence essentielle.

Pourtant, que de périls à surmonter dans le détail des textes et leur application ! Même sur des consensus aussi solides que ceux concernant les agences de notation ou les rémunérations, les différences d’approches demeurent si importantes qu’elles nourrissent légitimement toutes les inquiétudes. Quant à la mise en œuvre de Bâle III, rien ne garantit aujourd’hui plus qu’hier qu’elle s’accompagnera d’un strict parallélisme. Non seulement la loi Dodd-Frank ne couvre pas du tout des pans entiers du nouveau cadre prudentiel, s’agissant en particulier des règles de liquidité, mais encore le différend fondamental euro-américain sur les normes comptables interdit que certaines divergences, relatives au ratio de levier notamment, trouvent leur solution. Quant aux conséquences extraterritoriales de la loi Dodd-Frank, potentiellement dommageables à la concurrence, elles commencent seulement à être mesurées en Europe.

Le risque est que de maladresses en dérapages, les deux grands partenaires rivaux n’en viennent à une dangereuse escalade de défense de leurs industries respectives. L’antidote réside bien sûr dans le soin avec lequel ceux-ci entretiendront le dialogue transatlantique quotidien, avec un risque important toutefois : obligés de mettre en application l’énorme loi Dodd-Frank avant juillet prochain, les Etats-Unis risquent de se montrer peu réceptifs aux soucis européens. La tension n’en sera que plus forte d’ici là.

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