L'invité de L'Agefi

Reprendre la main sur les agences de notation

le 29/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Il est indispensable de leur imposer un cahier des charges, mais les investisseurs doivent aussi avoir droit à la parole.

Par Philippe Delienne, président de Convictions AM

Après la dégradation de la note américaine de AAA à AA+ par Standard & Poor's (S&P) le 5 août dernier, les agences de notation ont été une fois de plus clouées au pilori. Sans sombrer dans la vindicte ni dans une croisade contre ces agences, leur rôle et leur mode de fonctionnement appellent toutefois quelques commentaires. Les agences de notation agissent souvent a posteriori comme en témoigne la décision sur la note des Etats-Unis, mais si l’on remonte plus loin dans le temps, elles n’ont pas vu venir la crise asiatique à la fin des années 90, pas plus qu’elles n’ont prévu la crise des crédits subprime en 2007 alors que le marché immobilier américain montrait des signes de faiblesse depuis un an. Pire, elles ont attribué à outrance des notes AAA à un grand nombre de produits structurés qui se sont révélés toxiques car porteurs de créances immobilières « pourries ». Les agences de rating n’ont guère été plus prospectives sur les pays périphériques de la zone euro (Grèce, Irlande, Portugal) ni sur la crise de la dette européenne… En revanche, dès qu’un événement affecte la qualité du crédit d’un émetteur, les dégradations de notes tombent en rang serré. Et les agences participent de ce fait à la détérioration des situations de marché. Au début du mois de juillet, au lendemain de la dégradation spectaculaire de la note du Portugal relégué dans la catégorie spéculative, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a dénoncé « l’élément de procyclicité inhérent au fonctionnement des agences de 'rating' qui n’est pas optimal ». Et que dire du conflit d’intérêts permanent pour ces agences qui sont rémunérées par les émetteurs dont elles doivent mesurer la qualité de la signature et le risque de défaut ? Peuvent-elles s’opposer fermement aux pressions de certains émetteurs alors que l’essentiel de leur chiffre d’affaires est constitué des notations consenties ?

Une chose est sûre, les régulateurs mondiaux et certaines banques centrales ont conféré une trop grande place aux agences de notation, dont l’influence est devenue démesurée auprès des investisseurs. Depuis janvier 2007, le ratio de fonds propres prudentiel Bâle II autorise ainsi les banques à mesurer certains risques, soit en utilisant leurs modèles internes, soit en s’adressant aux agences. Leur rôle de service public devrait être beaucoup plus encadré. Il est indispensable de leur imposer un cahier des charges sur leur processus de notation : disposer des compétences nécessaires pour attribuer les notes, expliquer clairement leur méthodologie de notation qui a tout d’une boîte noire actuellement, faire preuve de transparence à toutes les étapes de leur travaux, se montrer prédictibles dans les notes à venir pour éviter les retournements brutaux de marchés et la procyclicité. L’Union européenne a lancé d’ailleurs un programme de travail qui va dans ce sens. Et pourquoi ne pas rééquilibrer un jour le business model de l’émetteur-payeur en faisant une plus grande place à celui de l’investisseur-payeur ?

Mais un meilleur encadrement des agences de rating ne saurait exonérer les investisseurs de reprendre la main. Prenons l’exemple de la dette souveraine. Nombres d’analystes et d’économistes savent très bien analyser le risque de signature des Etats. Mais il faut pour ce faire disposer de chiffres fiables, ce qui ne fut pas le cas de la Grèce et sans doute d’autres Etats. Il existe aux Etats-Unis un organisme indépendant, le Congress Budget Office (CBO), qui dispose de toutes les données sur le budget américain et de tous les indicateurs macroéconomiques, qui lui permettent d’analyser les choix du gouvernement, de faire des projections et d’élaborer les scénarios du futur. Il serait judicieux de créer un organisme identique en Europe, tout en l’améliorant. Il devrait non seulement évaluer la dette des Etats mais aussi l’impact des systèmes bancaires sur l’équilibre financier des différents pays. Les investisseurs pourraient alors, à partir de données crédibles, établir leur propre grille d’évaluation des finances publiques en Europe et apprécier les risques encourus par certains Etats. Se doter de tels outils permettrait de lancer un véritable débat entre les hommes politiques et les agents économiques. La démocratie y gagnerait beaucoup.

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