Les refinancements bancaires battent leur plein

le 03/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Grâce à une vive concurrence entre banques, les entreprises bénéficient d’une amélioration des conditions d’emprunt.

Le marché des prêts syndiqués a retrouvé du tonus. « L’an passé, les volumes sont revenus aux environs des niveaux de 2008. Ce qui traduit une hausse sensible par rapport à 2009 », constate Damien Lamoril, coresponsable de la syndication de crédits en Europe chez SG CIB. Les chiffres de Dealogic le confirment. Le marché européen des prêts syndiqués a dépassé les 460 milliards d’euros en 2010, soit une progression de 7 % sur 2008 et surtout un bond en avant de pratiquement 80 % par rapport au creux de 2009 (voir le graphique). Les refinancements de lignes l’expliquent en grande partie.

Une première vague s’est dessinée de mai à juillet dans le sillage de la crise grecque et de ses répercussions sur les marchés. Puis une seconde a pris place à partir d’octobre. « Rien que sur le SBF 120, une quinzaine d’opérations ont eu lieu lors de chacune de ces deux vagues », pointe Richard Montague, responsable leverage & acquisition finance chez HSBC France.

Alors qu’à la veille de la crise, les financements d’acquisitions captaient les deux tiers des fonds octroyés par les banques, le rapport s’est bel et bien inversé (voir le graphique). L’an passé, 73 % des volumes sont provenus d’opérations de refinancement. De Nestlé à EDF en passant par RWE (pour 4 milliards d’euros chacune), nombre de grandes signatures européennes ont profité d’une offre de liquidité soutenue pour renouveler des lignes existantes. « Il y a eu un déséquilibre avec d’un côté des banques qui ont recommencé à soutenir le crédit, et de l’autre des entreprises aux besoins limités notamment en matière d’opérations de fusions-acquisitions à financer », remarque Damien Lamoril. Conséquence, une large partie des capacités des banques s’est reportée vers les refinancements. « Les banques ont recentré leur stratégie en privilégiant certains types de financement (refinancements, prêts à effet de levier) au détriment des financements spécialisés », ajoute Richard Montague.

La concurrence a donc été acharnée sur ces refinancements. Les établissements français sont restés aux premiers rangs (voir le tableau page 34). Mais le nombre d’acteurs présents sur chaque opération n’a cessé d’enfler (lire l’encadré). Les conditions n’en ont été que plus profitables pour les entreprises. « Pour la banque, l’aspect relationnel avec le client est essentiel, estime Richard Montague. Cela peut inciter à un peu plus de souplesse sur les modalités pour certains très grands clients. »

Des marges plus faibles

Toutes catégories confondues, Dealogic constate une décrue des marges de 30 points de base (pb), à 250 pb, par rapport à 2009. Certains ont fait mieux. « Notre financement de 2009 de 300 millions avait été conclu à 270 pb. Pour les 350 millions signés en décembre, nous sommes tombés plus près des 200 pb », indique Nicolas Reynaud, directeur financier de la Société Foncière Lyonnaise (SFL). Pour quelques grosses signatures, les conditions ont même été spectaculaires. C’est le cas de Nestlé, à 12,5 pb, ou d’EDF, à 35 pb (lire l’entretien page 34). Globalement, dans l’univers investment grade, « on se situe à 35-40 pb pour un AA, 45 pb pour un A, 50 pb pour un A- et jusqu’à 65 pb pour un BBB+ », précise un spécialiste (la moyenne, qui intègre les émetteurs high yield, est plus élevée). S’il ne dévoile pas de niveaux de marges, Richard Montague avance pour sa part que « depuis 2010, on constate une baisse de 10 à 20 pb en fonction de la notation relative du client ».

La concurrence a eu d’autres répercussions. La suppression des grilles d’ajustement du prix en fonction de la note (comme chez EDF) reste exceptionnelle, mais la demande des banques a conduit plusieurs entreprises à emprunter plus que prévu. L’italien Wind a par exemple pris 500 millions de plus qu’envisagé en signant pour 3,9 milliards d’euros. Idem chez SFL, dont les 350 millions obtenus vont bien au-delà des 200 millions d’échéance proche et des 300 millions ambitionnés au départ.

Quant aux maturités, elles ont emprunté une pente ascendante. « De trois ans en 2009, la maturité standard est désormais passée à cinq ans, voire 5+1+1, résume Damien Lamoril. On a même vu une opération à sept ans, avec le crédit de 1 milliard obtenu par TeliaSonera. Une première depuis 2007. » Enfin, preuve de l’assouplissement du côté des banques, « notre opération a été plus rapide à monter que la précédente », rapporte Nicolas Reynaud.

Pas de besoin immédiat

Coûts bas et mobilisation des banques ont été, selon les experts, des facteurs déclenchants bien plus évidents que le besoin immédiat de liquidités. D’ailleurs, loin d’être soumises à une échéance imminente, la plupart ont profité de ces conditions pour anticiper leurs refinancements. De quoi tempérer les discours sur le « fameux » mur de dettes. « Le problème du mur de dettes n’est pas aussi critique qu’on l’a dit », considère un banquier parisien. Des propos confirmés par Stéphane Tortajada. « En catégorie ‘investissement grade’, l’appétit du marché pour la dette obligataire en 2010 a permis aux entreprises de bien refinancer leurs échéances, estime le directeur financement et investissements d’EDF. Il n’y a donc aucun problème majeur de dette dans cette catégorie de notation. »

Des questions demeurent néanmoins sur la pérennité de cette embellie. « Les opérations mises à prix aujourd’hui n’intègrent pas les surcoûts à venir », prévient-on dans une banque en évoquant les incertitudes sur le coût de financement des prêteurs (volatilité, risque souverain, mise à contribution des créditeurs en cas de défaillance) mais aussi Bâle III. Concernant précisément leurs coûts de financement (cost funding), « les banques qui doivent aller chercher des fonds sur le marché seront certainement plus limitées en termes de capacité de prêt alors que celles qui ont un réseau conserveront toujours un peu plus de marge de manœuvre », explique Richard Montague. Quant à Bâle III, si le flou demeure sur ses conséquences précises, les banquiers s’accordent à dire que la norme aura bien un impact. « Il y a un distinguo entre les facilités de crédit (‘credit facilities’) et les facilités de liquidités (‘liquidity facilities’), qui n’ont pas vocation à être tirées, détaille un banquier resté anonyme. Alors que le ratio de liquidité de Bâle III imposerait de couvrir les premières avec 10 % d’actifs liquides, la proportion pourrait grimper à 100 % pour les secondes. » Or, anticipe Richard Montague, « s’il faut plus de fonds propres, soit les banques devront relever leurs marges, soit elles devront trouver un compromis entre rentabilité et ‘side business’ (activités supplémentaires induites par une opération, NDLR) ».

2011 commence en fanfare

Une relance des fusions-acquisitions pourrait aussi entraîner un rééquilibrage des flux au détriment des refinancements. D’autant que les offensives lancées l’an passé par BHP sur Potash ou Sanofi sur Genzyme ont montré que les banques étaient prêtes à apporter des financements d’acquisitions (respectivement 45 milliards et 15 milliards de dollars).

En tout cas, le marché des prêts syndiqués progresse encore en Europe, de 39 % (à 16,8 milliards de dollars) en ce début d’année (au 25 janvier) pour les corporates de la catégorie investissement. « Le pipe-line est bien rempli pour la première partie de l’année », assure Damien Lamoril. Selon Thomson Reuters, ce pipe-line était toutes notations confondues de 45 milliards de dollars au tournant de l’année.

« Nous amorçons une troisième vague de refinancement par prêts bancaires, précise Richard Montague. On peut s’attendre à ce qu’elle entraîne comme la précédente une quinzaine de ‘deals’ sur le SBF 120 avec des conditions à peu près stables. » Plusieurs groupes français ont d’ailleurs déjà décidé de passer à l’action. Avec le bouclage de l’opération à 2,5 milliards d’euros de PPR mi-janvier ou celle d’Eramet (800 millions), les volumes levés cette année par les entreprises tricolores avoisinent déjà les 10 milliards. Tant et si bien que la France se classe au deuxième rang mondial derrière les Etats-Unis, d’après Dealogic. Des statistiques appelées à évoluer rapidement puisqu’elles n’intègrent pas les 6 milliards d’euros de facilité de France Télécom en refinancement d’une ligne de 8 milliards signée en 2005. Avec une marge de 40 points de base, proche du plancher marqué par EDF, cette opération démontre si besoin était que les conditions sont encore attractives... et la concurrence toujours vive entre banques.

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