Quand l’Europe s’américanise

le 14/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Les banques elles-mêmes n’en font pas mystère, avec parfois une pointe d’emphase pour mieux souligner, alors que les négociations ne sont pas terminées, à quel point les nouvelles normes prudentielles de Bâle III vont changer la vie des prêteurs et des emprunteurs. A écouter leurs responsables, les marchés des financements de partenariats public-privé et du crédit aux collectivités locales pourraient être carrément désertés par leurs acteurs. Quant aux crédits aux entreprises, notamment aux plus petites, ils devraient être également durement touchés, s’agissant notamment de certains types de financements à l’exportation. Dans quelles proportions ? Trop de curseurs attendent encore d’être définitivement fixés pour qu’une réponse claire puisse déjà être apportée à cette question. La seule certitude est que les entreprises doivent déjà s’y préparer, même si les normes n’entreront en vigueur que progressivement d’ici à 2018 (lire notre Dossier page 28).

Une des observations classiques des banquiers européens était jusqu’ici de remarquer que si aux Etats-Unis, le financement de l’économie est réalisé à 80 % par les marchés et à 20 % par les banques, les proportions sont inversées en Europe. Mais cette assertion n’est plus pertinente. Déjà les grands groupes ont depuis longtemps appris à bouleverser leurs modes de financement dans une logique désintermédiée. La crise n’a fait que renforcer cette tendance, au point que l’un de ses traits saillants a été de consacrer les crédits corporate plus sûrs que les crédits souverains eux-mêmes. Désormais, les sociétés de taille plus petite, mais ayant fait elles aussi l’effort de restructuration et d’ouverture aux marchés mondiaux auxquels les investisseurs sont sensibles, s’apprêtent à suivre le même chemin ; soit pour les solliciter directement, soit - l’imagination des financiers étant sans limites - pour les approcher sous une forme mutualisée. La frontière de l’accès aux marchés est appelée à se déplacer pour englober toujours plus d’entreprises de taille intermédiaire en quête de financements diversifiés.

Rien ne dit que l’économie européenne finira par se doter d’une structure de financement « à l’américaine ». Reste que les deux univers devraient, au terme du processus de Bâle III, beaucoup se ressembler, avec d’un côté la masse des PME et des TPE toujours engagées dans un tête à tête avec leur banquier, et de l’autre les entreprises de taille suffisante pour faire des investisseurs leurs interlocuteurs financiers privilégiés. Assurer le recul historique du financement bancaire et l’hégémonie des marchés dans le financement des grandes entreprises n’est sûrement pas l’objectif que les politiques européens avaient en tête en engageant la refonte de la régulation. C’est pourtant celui qu’ils paraissent assurés d’atteindre à une vitesse dont ils seront les premiers surpris.

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