Dossier fusions-acquisitions

Les premiers signes d’une reprise

le 09/01/2014 L'AGEFI Hebdo

BNP Paribas remporte le classement exclusif de L'Agefi sur un marché des M&A qui retrouve l’optimisme.

Si 2012 avait été l’année des ambitions déçues, 2013 aura été celle des espoirs retrouvés pour le marché des fusions-acquisitions (M&A). Les banquiers d'affaires s’affirment à nouveau très occupés par de nouveaux projets. Pas suffisamment, cependant, pour faire de cette année une référence: les transactions M&A annoncées n’ont augmenté que de 5 %, à 2.810 milliards de dollars, selon Dealogic, contre 2.680 milliards en 2012 (et environ 2.700 en 2011). Autres signes d’une reprise contrastée : le nombre annuel de deals chute de 18 % (35.747) et le volume au quatrième trimestre 2013 (672 milliards) est inférieur de 25 % à celui de 2012. Ce que n’explique que partiellement un troisième trimestre record avec quelque 750 milliards (+30 % par rapport à 2012), dont 130 milliards provenaient du rachat des 45 % de Verizon Wireless à Vodafone, la troisième transaction la plus importante de tous les temps.

Le marché a repris plus rapidement aux Etats-Unis (+16 %, 1.140 milliards de dollars) qu'en Europe (+2 %, 772 milliards de dollars). Le Vieux Continent a connu une nouvelle chute de 19 % du nombre de deals (10.752) même si le retour de méga-opérations comme Verizon-Vodafone ou encore Omnicom-Publicis aura des implications importantes pour 2014. Parmi les autres grandes opérations mondiales, citons le retour des méga-LBO (leveraged buy-out,

lire aussi p.30) avec Heinz, Virgin Media-Liberty Global ou encore Dell, ainsi que la reprise de NBC Universal Media par Comcast…

Retour à l’offensive

Dans l'Hexagone, le classement de L’Agefi portant strictement sur les opérations conclues subit, du fait des délais de bouclage, les effets de la crise sur l’arrêt des nouveaux projets en 2012. Du coup, notre collecte atteint 103 milliards d’euros de transactions, contre plus de 115 milliards en 2012 et 190 milliards en 2011... BNP Paribas reprend la première place de ce classement, devant Rothschild et Morgan Stanley. Suit un peloton constitué de JPMorgan, Lazard, SG CIB, Goldman Sachs, Barclays et Deutsche Bank. La banque de l'avenue de Messine reste en revanche la plus active en nombre de transactions (66), ce qui se retrouve dans les classements par montant de commissions de Freeman & Co : Rothschild (129 millions de dollars pour la France), BNP Paribas (95 millions), SG CIB (65 millions), Morgan Stanley (55 millions), Lazard (54 millions).

En dépit d'un environnement toujours propice aux cessions et allégements de bilans, 2013 aura quand même été marquée par un retour des opérations offensives, en quête de nouveaux relais de croissance : à l’étranger, et notamment aux Etats-Unis, ou chez des concurrents. « Nous avons aujourd’hui des discussions avancées avec les grands industriels, dont les dirigeants n’ont plus peur de présenter un projet à leur conseil d'administration », développe Alban de la Sablière, managing director chez Morgan Stanley. « La hausse des marchés actions a, comme toujours, accéléré le passage à l’acte, d’autant plus que les cours de Bourse des acquéreurs réagissent positivement aux annonces, ajoute Lionel Melka, associé du fonds d’arbitrage Bernheim Dreyfus & Co. Il y a un effet psychologique, car la hausse des cours alimente la confiance, mais aussi un effet induit : la capacité de payer en titres. »

Ce constat positif est évident pour les grandes multinationales, pour lesquelles il aura fallu attendre que les investisseurs soient fixés sur la situation macroéconomique de la zone euro pour se rappeler qu’elles ont une activité internationale et que les effets géographiques en sont « lissés »… « Plusieurs transactions annoncées cet été confirment ce retour de la confiance », note Thierry d’Argent, responsable du corporate finance chez SG CIB : Omnicom-Publicis, Invensys-Schneider, Loro Piana-LVMH, Transitions Optical-Essilor ou Magic Holdings-L'Oréal…

On remarque que 79 des 100 plus grosses transactions bouclées cette année avec une partie française étaient également transfrontalières : Activision-Blizzard (dont près de 50 % du capital a été revendu par Vivendi à des actionnaires historiques pour 6,2 milliards d’euros), 25% de BNP Paribas Fortis (rachetés à l’Etat Belge pour 3,25 milliards), ANA Aeroportos de Portugal (acquis par Vinci pour 3,1 milliards), SPP (dont 24,5 % d’EDF ont été cédé dans le cadre de la vente à EPH), TIGF (cédé 2,4 milliards à un consortium composé de l’Italien Snam et du Singapourien GIC en plus d’EDF), Le Printemps (repris par un consortium qatari pour 1,6 milliard), NSGB (cédée à Qatar National Bank pour près de 1,6 milliard), Nyse Euronext (multinationale dont seule une partie française – 20 % – a été comptabilisée ici), Gefco (cédé à Russian Railways pour 1,2 milliard), GDF Portugal Thermal Renewable (vendu au Japonais Marubeni pour 1,2 milliard), etc. Cette part croissante des opérations cross-border en France et en Europe (moins aux Etats-Unis) favorise les conseils ayant d'importantes capacités à l'international, à l’instar de Deutsche Bank qui est intervenu sur les quatre plus grosses annonces (Omnicom-Publicis, Invensys-Schneider, Vivendi-Activision et Dalkia)… à chaque fois du côté français !

Spécificités sectorielles

Outre une situation européenne bien meilleure, « le contexte général reste très favorable en termes de financement », rappelle Catherine Soubie, responsable de la banque d’investissement de Barclays à Paris, pour qui « les Etats-Unis devraient gérer le ‘tapering’ en douceur, sans trop d’à-coups sur les taux ». Cette bonne « météo », que seuls des résultats d’entreprise trop décevants pourraient ternir, a permis à certains secteurs de bouger à nouveau, notamment les télécoms. Le mega deal Verizon-Vodafone devrait se boucler en février, avec, pour Vodafone, 60 milliards de dollars de cash disponible, ce qui en ferait une jolie cible potentielle pour AT&T (ou Softbank ?), avancent plusieurs analystes. Aux Etats-Unis, Liberty Media a lancé les hostilités en prenant 27 % de Charter, qui s’attaque désormais à Time Warner, trois fois plus gros que lui. La consolidation de ce marché devrait aussi se poursuivre en Europe, « avec la pression sur les marges liée au développement de la 4G dans le mobile et le besoin d’une taille critique pour les opérateurs », précise Alban de la Sablière.

« Il demeure encore un différentiel de valorisation entre les Etats-Unis et l'Europe, où d'importants changements réglementaires devraient alimenter la consolidation du secteur », confirme Lionel Melka. « Pour favoriser l’investissement, on pourrait revenir vers des oligopoles restreints », avance Gabriel Teodorescu, gérant du fonds de risk arbitrage de Laffitte Capital, évoquant un retour possible à trois opérateurs en France au lieu de quatre. Et même cinq en comptabilisant Numericable, un concurrent d’autant plus sérieux que son introduction en Bourse a validé sa valeur de marché.

Dans les ressources naturelles, l'énergie et les utilities, le marché a encore été animé, mais avec de plus petites transactions cette année : SPP, TIGF, Fugro’s Geosciences, GDF Portugal Thermal Renewable, IP Maestrale, Jirau (20 %), Terminal Link, Iberdrola Renovables France, etc. « Les nouvelles ressources liées au gaz de schiste vont redessiner le marché de l’énergie aux Etats-Unis. En Europe aussi, le paysage énergétique est en train de se modifier en profondeur pour s’adapter à un niveau de demande structurellement plus faible », rappelle Nicolas Darius, responsable M&A pour Barclays en France. RTE sera un autre sujet intéressant à étudier en 2014, de même que les parkings, avec au moins deux transactions à venir (dont Vinci Park).

Implication des institutionnels

L’immobilier, et dans une moindre mesure les infrastructures, deviennent pour les banquiers d’affaires une source de transactions incontournable. On y observe une certaine créativité, à l'image de la transaction récemment annoncée sur les galeries commerciales rachetées à Klépierre par Carrefour avec huit autres institutions financières. « Une des grandes nouveautés est l’implication croissante de ces institutionnels dans les 'deals', en direct ou en co-investissement. Les OAT n'offrant plus de rendement satisfaisant, ils se retrouvent avec plusieurs milliards à investir chaque mois, et recherchent des opportunités de placement à rendement stable, notamment dans les secteurs des infrastructures ou de l’immobilier », explique François Kayat, managing director chez Lazard. Une institution comme Predica s’était positionnée en force sur l’opération TIGF et a investi sur le projet immobilier Eco-Campus. ACM (Assurances Crédit Mutuel) a racheté l’immobilier de quatre villages Club Med à Gecina, et même pris 11 % aux côtés des gérants dans l’ex-Axa Private Equity devenue Ardian, tandis que le Canadien CPPIB a pris le contrôle d’Orpéa.

Le secteur financier reste très « défensif », à l’image des cessions de NSGB, CLSA, Cheuvreux ou Dexia AM, et bientôt de Newedge-Amundi. Les autres transactions comptabilisées (Bpifrance, CCI de Natixis-BPCE, rachat des 25 % de BNP Paribas Fortis à l’Etat belge, Dexia Municipal Agency, etc.) portaient encore sur des réorganisations internes liées à la crise et à la régulation des banques, même si elles ont beaucoup mobilisé certaines équipes M&A (chez Lazard, Morgan Stanley, Rothschild, JPMorgan ou Natixis pour les deux premières citées). Dans ce secteur, une consolidation européenne est probable à terme, mais pas avant la revue des actifs (AQR) par la Banque centrale européenne dont les résultats sont attendus en octobre ou même une Union bancaire finalisée. « Sauf peut-être en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas », note Julien Weber chez Morgan Stanley.

Enfin, le secteur pharmaceutique a semblé moins actif, malgré les opérations Life Tech-Thermo Fisher, Onyx-Amgen ou Elan-RP Management, notamment parce que le retour sur des biotechs, qui valent déjà 10 ou 15 milliards de dollars, est plus difficile à apprécier. « Mais c’est un secteur ‘naturel’ pour le M&A, avec un besoin de renouveler les brevets et de gros moyens », conclut Gabriel Teodorescu, globalement optimiste pour 2014 notamment du fait des opérations déjà annoncées.

A lire aussi